ORIENT-OCCIDENT, LA FRACTURE
ORIENT-OCCIDENT,
La fracture imaginaire
Georges Corm
Paris, Editions la Découverte/Poche, 2005.
210 pages[1]
Ce sont les événements du 11 septembre 2001 qui ont conduit George Corm à écrire cet essai. L’auteur commence par critiquer la thèse de la décadence des civilisations soutenue par Spengler et Toynbee. Il défend l’idée selon laquelle la fracture entre l’Orient et l’Occident est purement imaginaire et qui est le produit de « l’anthropologie des cafés qui fabrique les clichés et les stéréotypes »(p.12) et d’une pensée binaire et manichéenne propre au monde occidentale qui raisonne en termes de mal et de bien, de ciel et d’enfer, de tradition et de modernité, de primitif et de civilisé etc (p.25),
SOURCES DE LA FRACTURE IMAGINAIRE
Cette fracture imaginaire a plusieurs sources. D’abord, la faiblesse militaire des Arabes a nourri et continue de nourrir inconsciemment le regard méprisant de l’Occident à l’endroit des Arabes, car, depuis l’expédition de Napoléon Bonaparte en Egypte en 1798, aucun pays arabe n’a réussi à développer suffisamment ses moyens militaires pour se défendre face aux agressions des colonisateurs européens. Après la Première Guerre mondiale, les Anglais et les Français n’ont pas eu beaucoup de mal à placer toute la région du Moyen-Orient sous leur domination et cette impotence militaire s’est prolongée avec la défaite des armées arabes face à l’armée israélienne en 1956, 1967 et 1973 et face à l’armée américaine lors de la guerre du Golfe en 1991.
La deuxième source réside dans ce que Corm appelle « l’occidentalisation du monde » et la prolifération des idéologies occidentales qui ont été structurées selon une ligne de partage fictive et sur des critères de classification et de hiérarchisation des langues et des peuples entre sémites et indo-européens. Cette logique classificatoire a dominé l’imaginaire collectif occidental et elle a justifié bien des projets géopolitiques et colonialistes dans la région du Moyen-Orient en encourageant les Juifs à l’émigration vers la Palestine et la formation de l’État d’Israël sur des territoires arabes palestiniens sous prétexte qu’un peuple sémite vivant en Occident depuis des siècles pourra bien s’entendre avec un autre peuple sémite, les Arabes. Corm récuse cette thèse en fournissant deux contre-exemples historiques: d’abord le conflit israélo-arabe a montré que deux peuples sémites peuvent ne pas s’entendre comme en témoigne le conflit israélo-palestinien qui dure depuis bientôt soixante ans et ensuite une possible coexistence entre des peuples sémites et non sémites à l’instar des Russes vivant avec des populations musulmanes, caucasiennes et asiatiques ou des Slaves cohabitant dans les Balkans avec des populations musulmanes originaires de l’empire turc.
La troisième source de cette fracture imaginaire est « la fascination de l’identitaire » et l’émergence du discours communautariste qui ont refait surface depuis l’effondrement de l’Union soviétique. Ce retour en force du religieux en Europe et aux USA s’explique, selon Corm, par des évolutions géopolitiques et idéologiques de la dernière phase de la lutte contre le communisme et une instrumentalisation du religieux dans les sociétés occidentales là où existent des communautés musulmanes(p.126). L’auteur observe, contrairement aux idées reçues, que l’islam, comme toutes les religions monothéistes, n’est ni plus ni moins violent que les autres religions et que l’image véhiculée d’un Islam violent s’apparente à une manipulation pour servir des desseins de politique intérieure et pour justifier des guerres à l’extérieur. Cette stratégie de l’instrumentalisation du religieux et l’exacerbation des sentiments communautaristes et ethniques ont été jadis mises en œuvre par les anciens colonisateurs qui jouaient sur les divisions ethniques et religieuses des pays qu’ils colonisaient pour mieux asseoir leur autorité. Le cas de l’empire indien témoigne de cette stratégie de sectorisation et d’ethnicisation comme moyen de gouvernement pratiqué par les colonisateurs britanniques qui cherchaient alors à semer les ferments de la discorde parmi les différentes composantes des populations indigènes. D’ailleurs, cette politique fondée sur le principe de diviser pour régner aboutit à la séparation des Hindous et des musulmans et à la formation du Pakistan actuel en 1947. La même méthode fut pratiquée par les mêmes britanniques en Palestine pour provoquer des rivalités entre Juifs et Arabes dont l’issue fut la création de l’État d’Israël en 1948.
Dans le dernier chapitre de l’essai, Corm montre que la fracture imaginaire a été favorisée par la mondialisation qui, pour des raisons géopolitiques, a nourri le discours identitaire, lequel a entraîné à son tour l’évanouissement du politique, l’affaiblissement de l’esprit critique et le discrédit de l’héritage des Lumières dans le but de faciliter la tâche du néo-libéralisme en réduisant les affrontements sociaux au seul langage des identités.(p.154).
Dans la conclusion de son essai, George Corm récuse une laïcité en trompe-l’œil et propose un dépassement du discours identitaire actuel qui divise les États et les peuples en fonction de leurs croyances religieuses et de leurs cultures. Il prône une laïcité dépouillée de toute origine religieuse, chrétienne et occidentale, une vraie laïcité « imperméable à toute croyance résultant d’une interprétation théologique qu’elle soit issue du judaïsme, de l’islam, du christianisme ou de toute autre religion »(p.174). Il préconise également un retour aux grands principes éthiques inspirés par la « philosophie des Lumières dont la restauration constituera un remède au désenchantement de la pensée démocratique « postmoderne » et à l’utilisation sélective et violente des principes des droits de l’homme dans l’ordre international »(176). Pour lutter contre les effets du capitalisme sauvage, il faudrait introduire « l’éthique et la morale dans la vie économique », oser une synthèse raisonnée de l’expérience de la modernité(p.179) et rejeter l’éducation scolaire et universitaire actuelle qui est une simple machine à fabriquer « des consommateurs passifs et des machines à voter dans le vide de réflexion politique »(p.180)
L’essai de George Corm est une prise de position audacieuse contre l’air du temps quand on sait que le parcours politique de l’auteur ne le prédispose guère à formuler des critiques à l’égard du système actuel. Car, il faut rappeler que George Corm fut un ancien ministre libanais des finances, professeur des sciences politiques, consultant près de la Banque mondiale et un historien reconnu du monde arabe et du Moyen-Orient. En outre, cet essai apporte une vue comparative inédite sur l’histoire des relations internationales en général et sur l’histoire extrêmement complexe et parfois conflictuelle entre le monde occidental et le Moyen-Orient en particulier.
Cependant, cet essai n’est pas exempt de quelques critiques. D’abord, continuer à employer les termes Orient et Occident est source de confusion et l’on peut se demander si ces deux concepts ne connotent pas une vision binaire du monde actuel, une vision que Corm dénonce lui-même. D’abord, les concepts d’Orient et d’Occident ont une origine historique qui remonte au Moyen Âge quand l’Occident chrétien était parti en Croisade contre l’Orient musulman. Le concept d’Occident renvoie historiquement au projet de Charlemagne qui voulait fonder un empire chrétien, un projet théorisé par la théocratie grégorienne et repris par la monarchie pontificale médiévale qui avait commencé à le réaliser concrètement. Mais les conditions objectives n’étant pas encore tout à fait réunies, l’histoire en avait décidé autrement. En face, il y avait l’Orient musulman qui voulait aussi fonder son empire, l’empire arabo-islamique qui atteignit son apogée au XIe siècle, avant de se dépecer en petits territoires indépendants sous la pression des forces centripètes et centrifuges. L’historien familier du monde arabo-musulman, comme c’est le cas de Georges Corm, se rend vite compte que l’Orient musulman des premiers siècles de l’Islam n’est plus l’Orient d’aujourd’hui et l’Occident chrétien de l’empire carolingien prit fin avec le traité de Verdun et le Concile de Trente. L’Occident chrétien et l’Orient musulman du Moyen Âge ont subi respectivement des profondes transformations idéologiques avec l’émergence d’une ère nouvelle, celle du colonialisme, du capitalisme et de l’impérialisme. En effet, à partir du début du XVIe siècle, c’en est fini avec l’époque de la bipolarisation religieuse d’un Occident Chrétien et d’un Orient musulman; c’est désormais l’ère de la bipolarisation économique et politique qui a entraîné l’émergence d’une économie-monde avec au centre, des États européens devenant de plus en plus puissants économiquement et militairement pour engendrer une périphérie complètement dépendante et spécialisée dans la production des seules matières premières nécessaires au fonctionnement d’une économie mondialisée. .
Par ailleurs, l’idée d’un retour à l’esprit critique des philosophes du Siècle des Lumières comme remède au désenchantement de l’homme actuel nous paraît tout à fait contestable. Il nous a semblé que là aussi, Georges Corm s’est laissé leurrer par un discours académique ringard sur l’esprit critique et la liberté d’esprit du siècle des Lumières. Il est vrai et personne ne peut le nier que Voltaire s’éleva avec force et courage contre l’intolérance religieuse de son temps et contre les séquelles douloureuses induites par les guerres des religions qui ravagèrent l’Europe post-tridentine. Mais il faut tout de même relativiser les choses, car si les philosophes des Lumières s’étaient en effet battus pour la liberté de l’esprit et l’exercice de l’esprit, c’était dans le seul but d’abattre les monarchies absolues de leur temps qui empêchaient alors la mise en place d’un système mercantiliste. On peut trouver aujourd’hui une attitude comparable avec le discours sur les réformes qui visent à démanteler l’Etat-Providence pour faciliter le retour au capitalisme d’un autre âge. Au XVIIIe siècle, les structures politiques des sociétés d’Ancien Régime et les présupposés idéologiques qui les légitimaient constituaient une entrave à l’avènement de la société bourgeoise et à l’abolition des barrières politiques et juridiques nécessaires à la libre circulation des hommes et des marchandises et à la formation des grands et vastes marchés nationaux. Non seulement l’esprit critique du siècle des Lumières doit être relativisé et replacé dans le contexte politique et idéologique du XVIIIe siècle, mais les philosophes des Lumières étaient imprégnés dans leur majorité des préjugés anthropologiques et franchement racistes qui étaient ceux de leur époque, on peut difficilement imaginer des racistes dotés d’un esprit critique, car le racisme et l’esprit critique sont fondamentalement antinomiques[2]. On peut dire de plus que le siècle des Lumières fut l’époque où s’affirmèrent avec vigueur les postulats de la supériorité blanche et l’infériorité de la race noire. Il y a eu, certes, des voix comme Voltaire en matière de tolérance religieuse qui s’élevaient épisodiquement pour réclamer la fin de l’esclavage qui sévissait alors dans les colonies françaises d’outre-mer, mais, pour paradoxale que cela puisse paraître, c’est sous le siècle des Lumières que firent jour les législations les plus dures à l’égard des esclaves et des noirs dans les colonies, accompagnées de surcroît de la montée du racisme anti-noir. Cela démontre si besoin est que l’esprit critique des philosophes des Lumières n’est qu’un cliché parmi d’autres clichés, car une vraie critique consiste non pas à critiquer pour arriver à des résultats régressifs pour le genre humain mais à démonter les mécanismes domination et à abolir un système social et politique qui rabaisse l’homme quelque que soit sa couleur de peau qu’il soit blanc, noir, jaune, rouge etc. Seule dans l’histoire intellectuelle, la pensée de Marx est à même de fournir cette arme redoutable qu’est la critique sociale et ce n’est pas par hasard que la cible privilégiée de la bourgeoisie et les fonctionnaires attitrés de son idéologie, c’est Marx qui a mis à nu les mécanismes de la production de la plus-value et son extorsion par les possesseurs des moyens de production. Sinon, on ne comprendrait pas pourquoi on nous annonce tous les matins, que Marx et le marxisme sont morts et l’on est entrée dans l’ère de la fin des idéologies. Ce n’est pas parce que les mass medias chargées d’abrutir les masses cessent de parler de Marx et du marxisme que la pensée marxiste et l’arme de la critique qu’elle a forgée sont désuètes. La mort « médiatique » de Marx, une idée reprise par Corm, c’est une manière pour les capitalistes de prendre leurs désirs pour des réalités. Si les mass media et les institutions académiques ne parlent plus de Marx et de son héritage philosophique, cela montre une chose, la nature perverse, dictatoriale et autoritaire des pseudo-démocraties qui créent des individus aliénés par leur propagande politique pour les faire mouvoir d’une façon quasi mathématique. C’est là où Corm a raison de proposer la réforme du système d’éducation qui ne doit plus former des machines à voter et à applaudir bêtement mais des hommes désaliénés mentalement et intellectuellement.
Rappelons encore une fois que ces quelques critiques n’enlèvent rien à l’originalité de la démarche de Georges Corm qui a mis à la discussion publique, des thèmes et des questions graves et sensibles socialement et politiquement, car ils touchent au fin fonds de la psyché collective, à l’imaginaire social, aux mythes et aux préjugés d’une société entière.
FAOUZI ELMIR
MOTS CLES : Orient, Occident, Siècle des Lumières, idéologie.
[1]Nous remercions vivement le service de presse des Editions la Découverte de leur envoi gracieux de leurs dernières publications.
[2]Sur l’anthropologie du siècle des Lumières, voir Michèle Duchet, Anthropologie et Histoire au siècle des Lumières, Buffon, Voltaire, Rousseau, Helvétius, Diderot, Paris, Flammarion, 1971.445 pages.
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