PAUVRETE OU PAUPERISATION ?

Publié le par ELMIR

 
THE QUESTION : PAUVRETE OU PAUPERISATON ?
 
« To allow the market mechanism to be sole director of the fate of human beings and their naturel environment… would result in the demolition of society » Karl Polanyi, The Great Transformation.
 
« Permettre au mécanisme du marché d’être le seul guide du destin des êtres humains et de leur environnement conduirait à la démolition de la société »
 
Le 8 septembre 2000, l’Assemblée générale des Nations-unies réunie en présence de 189 Etats membres(dont 147 chefs d’Etat) a adopté dans s 42ème session spéciale, la Déclaration des Nations-unies sur le millénaire fixant des objectifs et des moyens pour améliorer le sort de l’humanité durant le siècle qui venait de commencer. Parmi les grands principes proclamés figure celui de l’éradication de la pauvreté par le développement social et la croissance économique.
 
Le sommet du Millénaire des Nations-unies fixe une date butoir, l’année 2015 et un objectif, la réduction dans une période de 15 ans, la proportion de la population vivant avec un dollar par jour, celle qui soufre de faim et de malnutrition et celle qui n’a pas accès à l’eau potable.
 
La Déclaration du Millénaire estime à 1,2 milliard d’êtres humains vivant avec moins d’un dollar par jour dont la majorité se trouve dans l’Afrique subsaharienne.
 
Pour augmenter le revenu de la population pauvre, la Déclaration du Millénaire propose la mise en place des stratégies visant à
1-    soutenir les pays prenant des initiatives économiques et sociales dans le domaine de la réduction de la pauvreté ;
2-    renforcer les capacités destinées à fournir des aides sociales de base ;
3-    aider à établir des données sur la pauvreté pour mieux la combattre.
 
Mais le revenu n’étant pas la seule mesure de la pauvreté, la pauvreté, c’est aussi la malnutrition, car le pauvre est aussi mal nourri et sujet à des maladies. Selon les estimations, il y avait en 1998, 826 millions de personnes qui ne mangeaient pas à leur faim dans les pays en développement et 11 millions d’enfants mourraient avant d’atteindre l’âge de cinq ans dont 6,3 millions de faim. Réduire la faim, c’est aussi lutter contre la pauvreté en augmentant la productivité du travail et la production alimentaire nécessaire quand on sait que 75% de la population pauvre et mal-nourrie dépend directement ou indirectement de l’agriculture. Une bonne récolte réduit le prix du marché qui est bénéfique pour le pauvre.
 
Pour lutter contre la faim et la malnutrition, la Déclaration propose des stratégies visant à:
    1- Mettre en place de plans nationaux et internationaux de lutte contre   
        la faim ;
    2- s’assurer que l’alimentation, le commerce agricole et les politiques
        commerciales contribuent à la sécurité alimentaire de tous grâce à 
        un système équitable de commerce international ;
    3- Continuer à donner la priorité aux petits fermiers et soutenir leurs 
        efforts pour promouvoir le respect de l’environnement et des  
        technologies bon marché. 
 
Dernier objectif mentionné par la Déclaration du Millénaire, c’est celui de l’accès à l’eau. Bien que 80% de la population des pays en développement ait accès aux sources d’eau potable, il reste néanmoins un milliard d’êtres humains qui ne peuvent pas se fournir en eau potable et 2,4 milliards d’hommes manquent d’une infrastructure sanitaire. Avec le développement économique et la croissance démographique, la gestion de l’eau et la mise en place d’une infrastructure sanitaire deviennent des priorités.
 
Les stratégies à mettre en place consistent à
1-         accroître les investissements dans les projets de l’eau et dans l’amélioration de l’infrastructure sanitaire ;
2-         se mettre à la tâche pour fournir des données sur les ressources hydrauliques lors du sommet mondial sur le développement durable réuni à Johannesburg en 2002.
 
MOYENS RECLAMES POUR LUTTER CONTRE LA PAUVRETE
 
Dans la Déclaration du Millénaire des Nations-unies, émerge l’idée que la lutte contre la pauvreté est une œuvre collective et que tous les pays doivent y participer par un moyen ou par un autre. Il y a d’abord les pays en développement qui doivent préparer leur ouverture sur une économie mondialisée pour s’engager dans la voie d’une croissance économique soutenue et durable. Il y a ensuite les pays développés qui doivent soutenir par différents moyens les pays en développement.
 
Les aides accordées aux pays en en développement doivent revêtir les formes suivantes :
1-     Aide publique au développement pour les pays en développement à revenu moyen ;
2-     Dons charitables privés(ce sont les termes mêmes de la Déclaration) pour les pays à faible revenu ;
3-     Envois de fonds privés des travailleurs iimmigrés ;
4-     Investissement étrangers directs privés ;
5-     Mise en place d’un système commercial et financier multilatéral, ouvert, réglementé, prévisible et non discriminatoire ;
6-     Elimination des principaux obstacles aux exportations des pays en développement(droits de douane élevés et taxes à l’importation et subventions à l’agriculture des pays développés etc.)
7-     Elaboration des stratégies permettant aux jeunes de trouver un travail décent et productif ;
8-     Disponibilité des médicaments essentiels sur les marchés des pays en développement à prix abordables ;
9-     encouragement du secteur privé à faire profiter le monde en développement des avantages des nouvelles technologies, en particulier dans le domaine de l’information et de la communication.
 
BILAN A MI-PARCOURS ET IMPASSE
 
Le rapport à mi-parcours présenté le 2 juillet 2007 souligne la réduction de la proportion de personnes vivant dans des conditions d’extrême pauvreté qui est passée d’environ un tiers à moins d’un cinquième de la population mondiale entre 1990 et 2004. Le nombre de personne vivant dans des conditions d’extrême pauvreté en Afrique sub-saharienne s’est stabilisé et le taux de pauvreté a diminué de près de 6% depuis 2000. Toutefois l’objectif de réduction de la pauvreté de moitié ne sera pas atteint en 2015.
 
Les auteurs du rapport estiment par ailleurs que la réduction de la pauvreté allait de pair avec l’augmentation des inégalités. En effet, la part de la consommation nationale par le cinquième le plus pauvre de la population des régions en développement est passée de 4,6 à 3,9% entre 1990 et 2004. En même temps, les inégalités de revenu se sont accrues en Asie Orientale, en Amérique latine, dans les Caraïbes en Afrique sub-saharienne où le cinquième le plus pauvre de la population ne représente que 3% de la consommation nationale ou du revenu national.
 
Concernant l’objectif 8 relatif à la mise en commun d’un partenariat mondial pour le développement, le rapport constate que l’aide au développement, loin d’augmenter, a au contraire chuté de 5,1% en termes réels depuis 1997. Les auteurs du rapport mettent aussi en évidence le fait qu’ouvrir les marchés des économies des pays riches n’est pas favorable en soi aux pays les moins développés, car, pour sortir les pays les moins développés(PLMD), de la pauvreté, il fallait compléter l’accès au marché par un important programme d’aide pour le commerce qui, malgré les recommandations de l’OMC, a diminué de 4,4 à 3,3%.
 
Les Objectifs du Millénaire pour le développement n’ont aucune chance de trouver une réalisation sur le terrain pratique. Non par manque de volonté de ceux qui sont chargés de les suivre et de les mettre en oeuvre, mais parce que les idées et l’idéologie qui les sous-tendent sont totalement erronées. C’est bien de faire le bilan de ce qui a été accompli jusqu’ici entre l’an 2000 l’année de la Déclaration des Objectifs du Millénaire et 20à07. Mais c’est mieux de tirer les conséquences de l’impasse des politiques libérales mises en place par certains Etats membres d’abord comme la Grande Bretagne et les USA dans les années 80 et 90 du siècle dernier, des politiques qui, au lieu de réduire la pauvreté et les inégalités, n’ont fait que les aggraver encore un peu plus. Apparemment, l’Assemblée générale et le sommet du Millénaire n’ont pas retenu la leçon de l’échec des solutions proposées par les politiques libérales en Europe et aux USA dans le domaine de la lutte contre la pauvreté.
 
De l’aveu même des économistes de l’ONU, les remèdes et les moyens mis en œuvre pour lutter contre la pauvreté par leur organisation sont stériles et contreproductifs à bien des égards. En effet, dans une conférence de presse(UN News 9 février 2007), l’assistant du secrétaire général pour le développement économique, Jomo Kwame Sundaram, estime dans un livre co-édité avec un autre expert du développement Jacques Baudot, que les inégalités ont accru durant les deux dernières décennies, contredisant l’idée selon laquelle la globalisation libérale et la libéralisation économique créeraient un monde équitable meilleur, générateur de plus d’opportunités pour les pays en développement. Les arguments des auteurs vont donc à l’encontre des objectifs et des moyens fixés dans la déclaration du Millénaire qui met l’accent sur le travail décent et productif comme moyen de lutte contre la pauvreté alors que les politiques libérales n’avaient qu’accroître la précarité du travail à cause de la déréglementation du marché du travail. Malgré une lente croissance économique durant les cinq dernières années, il y a eu parallèlement un déclin de l’offre d’emplois stables et un accroissement du nombre d’emplois précaires. C’est l’accroissement des inégalités qui engendre le chômage et donc la pauvreté. La réduction de la pauvreté doit passer forcément par la réduction des inégalités. Les auteurs estiment que quand on parle de croissance économique, il faudra s’entendre sur les éléments composant cette croissance et identifier ses principaux bénéficiaires.  
 
Le partenariat qu’encourage par ailleurs la Déclaration du Millénaire semble être plus stratégique que réellement coopératif ou contractuel. Autrement dit, les pays en développement peuvent parfois en effet accéder sur le marché mondial mais sans se faire beaucoup d’illusions sur les vraies retombées économiques et financières à court et à moyen terme pour leurs populations. Prenons l’exemple de la coopération américano-africaine qui a pris ces dernières années, pour des raisons géostratégiques, une importance capitale. Il est prévu de se tenir les 18 et 19 juillet 2007, à Accra, capitale du Ghana, le sixième Forum de l’Agoa (Loi sur la croissance et les possibilités économiques en Afrique). Ce Forum de l’Agoa qui groupe 38 pays africains a pour origine une législation lancée en 2000 par Bill Clinton pour permettre aux pays africains d’exporter sans droits de douane sur le marché américain. Le système a été prolongé jusqu’en 2015. Sous l’apparence de la générosité, on décèle la logique perverse d’un système économique dominant qui réduit les pays de la périphérie à n’être que source d’approvisionnement en matières premières pour les pays du centre industrialisés puisque cet accord est dominé, comme par hasard, à plus de 90% par le pétrole. Dans cet accord d’Agoa, il y a environ 6000 produits mais les produits non pétroliers ne représentent que 7% du total des exportations africaines. On constate donc quand une opportunité se présente pour les pays les moins développés pour accéder sur le marché mondial, c’est qu’il y a des arrières-pensées économiques et géostratégiques qui permettent aux pays industrialisés de se procurer une matière première bon marché sans qu’il y ait réellement une contrepartie en termes de bénéfices ou de retombées économiques pour leurs partenaires.
 
Enfin, ce qui semble le plus absurde dans la Déclaration du Millénaire sur la pauvreté et les moyens de l’éradiquer, c’est que, comme l’a écrit Jean Ziegler, dans son rapport présenté le 17 janvier 2007 sur le droit à l’alimentation devant le Conseil des droits de l’homme, que la famine qui frappe aujourd’hui 854 millions de personnes se produit dans un monde plus que jamais prospère et où les quantités de nourriture produites actuellement suffiront à nourrir 12 milliards d’êtres humains. Le problème n’est donc pas celui des quantités de nourriture disponibles, car il y en a suffisamment, mais celui de leur répartition juste et équitable. Le problème de la faim et de la pauvreté n’est pas un problème métaphysique ; on n’est pas programmé génétiquement pour être pauvre ou riche et on n’est pas programmé génétiquement, n’en déplaise à Sarkozy, pour être ou non voyou ou délinquant sexuel. C’est le système économique actuellement en place qui décide des conditions de départ de la répartition des hommes en riches ou en pauvres. Car, il est mal venu de parler ou indécent de pauvreté dans un monde qui n’a jamais autant produit de richesses et de marchandises capables de satisfaire mille fois les besoins élémentaires des hommes. On est en présence d’un phénomène inédit dans l’histoire, celui de la paupérisation côtoyant un monde de richesses outrancier. Autrement dit, c’est un système de production et de consommation qui, en même temps qu’il produit des richesses ostentatoires, organise en même temps et en toute impunité, l’économie de la rareté et de la privation. Si ce système fonctionnait normalement et logiquement, tous les hommes devraient bénéficier de ses retombées matérielles et immatérielles. Nous ne serions pas là aujourd’hui en train de gloser pour savoir d’où vient la pauvreté au milieu de tant de richesses produites. Or ce système qui produit en même temps des richesses et des inégalités sociales ne doit sa pérennité et sa permanence que sur l’inégalité de la répartition des richesses garantie par le droit de propriété, par l’organisation de la rareté à grande échelle et par la compétition et la concurrence permanente. C’est justement pour rendre une vie sociale possible que l’Etat émerge et se transforme d’un simple veilleur de nuit à l’origine en un Etat social et en Etat-Providence, poussé par les contradictions d’un système économique, en l’occurrence le capitalisme, à intervenir pour rééquilibrer des conditions sociales et économiques inégales et pour empêcher l’instauration de la loi de la jungle au sein des sociétés humaines. Car, cette loi de la jungle existe réellement : elle porte un nom, le capitalisme et un corpus doctrinal et idéologique appelé à légitimer son existence et son fonctionnement, le libéralisme. Si à un moment donné de l’histoire, le degré de paupérisation s’est ralenti, c’est que des règles ont été imposées par l’Etat pour empêcher la guerre de tous contre tous, pour pacifier des relations sociales par essence conflictuelles et pour mettre un frein à la logique du fonctionnement de la loi de la jungle. Au XIXe siècle, les émeutes et les révolutions populaires et politiques étaient fréquences, car il n’existait pas encore une force publique c’est-à-dire un Etat tel que l’on connaît aujourd’hui qui était capable d’amortir les antagonismes de classes et de modérer l’appétit d’ogre des puissants et des plus forts. Puis progressivement, les révoltes populaires et les luttes ouvrières conduisirent progressivement à la codification des lois sociales en réduisant le temps de travail de 12 à 10 heures par jour, 7 jours / 7 jours et en instaurant un système d’assurance et de sécurité sociale en cas de maladie des classes laborieuses. Ces acquis sociaux et démocratiques ont été arrachés par la force, par le sang et la par la lutte du monde du travail. Rien n’a été donné gratuitement, tout a été obtenu par la violence et si le monde ouvrier sur le continent européen avait attendu le système philanthropique et les dons charitables des riches et des puissants, il aurait continué à quémander et à végéter dans son univers de misère et il serait aujourd’hui au même niveau de pauvreté dont sont victimes les trois quarts de l’humanité et l’écrasante majorité des populations des pays en développement. C’est parce que le monde ouvrier dans les pays capitalistes européens était capable de créer des rapports de force favorables à leurs revendications grâce à leur union dans des associations et des syndicats de classe appelés à défendre réellement leurs intérêts face aux capitalistes et aux détenteurs du capital et d’imposer du coup des règles restreignant le fonctionnement de la loi de la jungle capitaliste qu’il y a eu par voie de conséquence une relative redistribution des richesses et un coup de frein à la progression de la paupérisation dans les pays industrialisés. D’ailleurs, et d’une façon paradoxale, c’est cette paix sociale engendrée par la limitation des effets de la loi de la jungle qui assurera la pérennité du système après chaque guerre et après chaque sociale et politique et qui redonnait force et vigueur aux puissants pour réclamer le retour à la dure loi de la jungle. Et il faut bien le reconnaître, ils s’y sont arrivés une fois passée la période de remise en ordre qui avait suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale. D’ailleurs, le général de Gaulle ne s’est pas trompé quand dans un reportage il avait loué les congés pays en disant qu’à leur retour les ouvriers allaient être en forme et contribuer à l’augmentation de la productivité du travail. 
 
INEGALITES SOCIALES ET PAUPERISATION, PRODUIT DES LOIS DE L’ECONOMIE DU MARCHE
 
La concurrence, la lutte et la compétition ont formé le cœur de la doctrine de Margaret Thatcher devenue depuis l’icône du néolibéralisme avec Ronald Reagan. Pour celle-ci, la compétition a cette vertu centrale, c’est qu’elle permet de sélectionner les meilleurs et éliminer les faibles. Dans un discours, Thatcher dit les choses suivantes  « c’est notre travail de se sentir fier de l’inégalité et de laisser libre cours aux talents et aux capacités qui bénéficieront à nous tous».
 
Le système de compétition inauguré par Madame Thatcher se traduit par le creusement des inégalités sociales et par une paupérisation sans précédent de la société anglaise. La part des profits dans le revenu national a atteint un niveau record alors que la part des salaires a chuté. En effet, durant la période qui précéda l’accession de la dame de fer au pouvoir, une personne sur dix vivait en dessous du seuil de pauvreté. Sous Thatcher, une sur quatre et un enfant sur trois se sont appauvris. Durant les années 80 du XXe siècle, l’ère Thatcher est connue pour la privatisation du secteur public, une politique qui a ensuite gagné toute l’Europe et le monde entier. La privatisation signifie le transfert de la propriété collective entre les mains des actionnaires privés qui imposent leur prix au public. La privatisation c’est la concentration des richesses produites par toute une société entre les mains de quelques nantis. Avec le néolibéralisme, plus vous êtes riche et plus vous vous enrichissez et plus vous êtes pauvre et plus vous vous appauvrissez. Pour mener à bien sa politique de privatisation, Thatcher a démantelé le pouvoir syndical et le nombre d’emploi supprimé dans le secteur public entre 1979 et 1994 a été de 2 millions.
 
Un autre trait du néolibéralisme de l’ère Thatcher est la rémunération du capital au détriment du travail. Les directeurs des sociétés privatisées ont vu leurs salaires doubler voir tripler. L’écrasante majorité des sociétés est devenue sous contrôle des institutions financières. Sous Thatcher, des larges secteurs de l’industrie, la charbon, l’acier, la construction navale et l’industrie automobile ont été réduits à la portion incongrue. La politique de privatisation de Thatcher peut être considéré comme le plus grand hold up de la fin du XXe siècle sur le travail et des richesses des générations. La même politique a continué avec le travailliste Blair où le nombre d’emplois dans les secteurs manufacturiers a chuté de 5,2 millions à 3,3 millions en 2006. Le British Steel a été racheté par l’Indian Tata, la marque automobile Rover a été liquidée par ses créanciers chinois en 2005 et les 1,3 millions de véhicules sont exportés sous des marques américaine, française et japonaise.
 
Comme prévu, parallèlement à la destruction de l’industrie anglaise, c’est le secteur financier et parasitaire qui a connu un développement sans précédent. Le capitalisme anglais est devenu une économie de service, une économie de rente comme l’économie française avant la Seconde Guerre mondiale qui était fondée principalement sur les secteurs, bancaire, l’assurance et les services à l’industrie. La croissance économique depuis 1997 n’a été que de 2,8%, beaucoup moins que durant la période de l’après-guerre. Cette année 2007, la croissance atteindra à peine le 2,5% et si cette croissance est rendue possible, c’est au détriment du monde du travail qui a été dépossédé de tous ces acquis sociaux depuis vingt ans. Utilisant l’argument de la compétition internationale et de la délocalisation, les entreprises ont su imposer plus de flexibilité pour augmenter leurs profits. D’ailleurs, des annonces fréquemment publiées dans les journaux économiques comme le Financial Times cherchant équipes et consultant spécialisés dans le dégraissage du personnel des entreprises avec parfois un objectif à atteindre qui est de 20 % du personnel sans porter atteinte à la productivité. On peut facilement imaginer la posture psychologique et psychique et les ennuis physiques de ceux et de celles qui vont être sur la prochaine liste du personne à remercier. Cela engendre la peur et le stress des salariés, c’est le congé maladie longue durée, c’est la dépression. Des études récentes ont montré qu’environ 1,1 millions de personnes sont incapables de travailler à cause des problèmes liés à leur santé mentale, ce qui représente une augmentation notable par rapport au 730 000 personnes recensées en 1997. Le nombre de ceux qui soufrent de stress aigu a triplé atteignant le nombre de 49 000 et ceux qui soufrent de la dépression avoisinent les 501 000 personnes.
 
Aujourd’hui, le PNB de la Grande Bretagne est considéré comme le cinquième du monde, mais l’inégalité de la répartition de cette richesse est flagrante. 11 millions de personnes vivent dans la pauvreté mais, parallèlement, il n’y a jamais eu autant de concentration de capitaux grâce à des fusions, acquisitions et reprises d’entreprises. On pensait qu’avec Blair et le parti travailliste au pouvoir, l’ère du thatchérisme était finie. Or il n’en était rien. Bien au contraire, Blair a fait encore mieux, c’est-à-dire encore pire pour le monde du travail, en consolidant davantage la loi de la jungle avec l’indépendance de la banque d’Angleterre et la privatisation des secteurs que l’on avait du mal à imaginer se transformer en secteurs marchands comme la santé et l’éducation. En effet, sous le gouvernement du travailliste Blair, des milliards de livres sterling sont parties dans les caisses des entreprises privées chargées de construire des écoles et des hôpitaux. Les secteurs de l’éducation et de la santé ont été soumis aux lois du marché. Les hôpitaux devenant des entreprises privées se sont endettés et certains comme The Hillingdon primary care otn des dettes qui s’élèvent à plus de 54 millions de livres sterling. Des milliers de personnes meurent chaque année par manque d’hygiène dans les hôpitaux. Les écoles sont financées en partie par des fonds privés et par des dons charitables comme ce fut au XIXe siècle avec les sociétés philanthropiques. Un tiers des effectifs scolaires quitte l’école sans qualifications professionnelles, un sixième analphabète et un cinquième ne sachant pas compter. Selon l’OCDE, la Grande Bretagne arrive en 13 place parmi les pays riches pour la part des personnes âgées entre 55 et 64 ayant fait des études secondaires. Pour la tranche d’âge 25-34 ans, son rang dans le classement s’empire puisqu’elle n’occupe que la 23ème position puisque la Grande Bretagne se retrouve derrière des pays comme l’Ireland et la Corée du Sud.
 
Le chômage touche 1,7 millions de personnes et pour faire abaisser le salaire, 2 millions d’immigrants sont entrés en Grande Bretagne, une main-d’eouvre acceptant de travailler à n’importe quel niveau de salaire. Rien qu’au mois de janvier 2007, 8000 emplois ont été supprimés en Grande Bretagne pour aller dans des pays où la main d’œuvre est bon marché. Les entreprises anglaises préfèrent faire appel à une main d’œuvre qualifiée étrangère réputée plus docile et moins exigeante. C’est un vrai régal pour le capitalisme anglais. Les emplois proposés sont des emplois précaires, travail temporaire et travail à mi-temps et le nombre des emplois à temps plein a baissé de 57 000 durant les premiers quatre mois de l’année 2007. Aujourd’hui, en Grande Bretagne, prise comme modèle économique par les partisans des réformes et des politiques libérales, le bas salaire et la flexibilité du temps de travail sont devenues les normes visant à abaisser le niveau de salaire dans des secteurs comme l’industrie du bâtiment.
 
The Economist se réjouit, comme pour l’économie allemande(voir plus bas), de la compétitivité des entreprises anglaises à cause de la dérégulation du marché du travail et de la flexibilité, mais il relève aussi un malaise social grandissant et un manque de cohésion. Pour l’hebdomadaire la globalisation a mis à mal des certitudes anciennes: l’emploi est devenu moins sûr, le fossé n’ jamais été aussi grand entre riches et pauvres, entre catégories professionnelles qualifiées et non qualifiées, entre jeunes et vieux. Il y a 150 ans Karl Marx était parvenu au même constat en faisant remarquer que là où il y a accumulation de richesse, il y a en même temps accumulation de misère, du travail dur, de l’esclavage, de l’ignorance, de la brutalité, de la dégradation mentale et physique. Comme le mouvement néo-libéral de la seconde moitié du XXe siècle qui attaquait l’Etat, la pensée keynésienne et les gouvernements sociaux démocrates considérés comme les responsables de la misère et de l’extension de la pauvreté, les détracteurs de Marx au XIXe siècle voyaient dans le progrès du capitalisme, la cause de l’amélioration des conditions de la classe ouvrière et la disparition imminente de la lutte des classes. Aujourd’hui le fossé entre riches et pauvres n’a jamais été aussi grand et surtout depuis la mise en place dans le monde entier des politiques d’inspiration libérale. C’est cette situation ubuesque qui doit nous interpeller tous et qui va nous conduire à nous demander comment on peut continuer dans une voie qui nous mènera irrémédiablement, comme l’a affirmé à juste titre Karl Polanyi, à la démolition de la société.
 
Nous savons que dans le sillage de Madame Thatcher, il y a eu Reagan. Rappelons quelques uns des effets ravageurs de la politique néolibérale de ce dernier entre 1977 et 1988. Le 10% des américains les plus riches ont vu leur revenu augmenter de 16% et le 5% le plus riche, de 23% et le 1% le plus riche de 50% où leurs revenus sont passés de 270 000 dollars à 405 000 dollars. Le 10% des américains les plus pauvres a vu leur revenu baisser de 15% et ceux qui avaient 4 113 dollars par an n’en avaient que 3 504 dollars. En 1977 le revenu de 1% des familles américaines représentait 65 fois celui des familles les plus pauvres ; dix ans plus tard, l’écart se creusait puisqu’il était devenu 115 fois supérieur.
 
La société américaine est la société la plus inégalitaire de la planète mais on peut mentionner le cas allemand avec le gouvernement social-démocrate de Schroeder qui a les recettes libérales dans un pays qui était connu pour son modèle social et économique. La démission d’Oscar Lafontaine de son poste de ministre des finances annonce le virage libéral de l’Allemagne.
 
MIRACLE ECONOMIQUE ALLEMAND TRANSFORME EN CAUCHEMAR SOCIAL
 
Quand l’hebdomadaire anglais The Economist analyse les politiques libérales qui ont été mises en place partout en Europe, il se montre beaucoup plus nuancé voire très lucide sur leurs effets économiques et sur leurs conséquences sociales à moyen et à long terme. The Economist(12 juillet 2007) fait le bilan de l’économie allemande dont la croissance sera de l’ordre de 2,7% et le chômage en dessous de 7%. Pour l’hebdomadaire, c’est l’Allemagne qui a connu la transformation la plus remarquable puisque, de 1995 à 2000, son PNB a augmenté en moyenne de 1,4% par an et il a doublé durant les premiers quatre mois de l’année 2007. Pour l’hebdomadaire, « Le business allemand se porte spectaculairement bien, le pays est le plus gros exportateur du monde, des profits atteignent un niveau record, la compétitivité s’est nettement améliorée ». Ces succès sont dus à la réforme du marché de travail par le gouvernement Schroeder avec une baisse du taux chômage à moins de 6,4%, l’équivalent du taux de chômage anglais. L’hebdomadaire économique ajoute cependant que si performance économique a été obtenue, cela a été au détriment des coûts du travail, car comprimer le salaire pour gagner en compétitivité n’est pas une solution à longue terme. Mais le credo de l’hebdomadaire comme celui d’ailleurs de l’air du temps et celui de tous les gouvernements européens, c’est qu’il faut absolument pousser encore plus les réformes structurelles pour être en mesure d’affronter la compétition internationale et la globalisation économique. Pour l’auteur de l’article, les réformes radicales qui avaient été réalisées en Angleterre en 1979, aux Pays Bas en 1982 et en Ireland en 1987, au Danemark, en Finlande et en Suède durant les années 1990 ont été faites au bon moment et pendant qu’ il était encore temps. Pour l’Allemagne, la France et l’Italie, il semble que ces pays ont raté le train des réformes et il est trop tard ou il est trop difficile de procéder à des réformes radicales au moment où les dirigeants de ces trois pays sont soumis à de fortes pressions de leurs opinions publiques qui, d’ailleurs, commencent à se rendre compte de la supercherie néolibérale comme le montre le rejet du projet du traité constitutionnel européen par les peuples français et hollandais en mai et juin 2005 qui ne veulent pas de la concurrence parfaite et non faussée proclamée dans ledit projet. Si le projet de traité constitutionnel européen était soumis au vote du peuple anglais, il trouverait le même sort qu’en France et qu’aux Pays-Bas. C’est dire l’ampleur des dégâts psychologiques et économiques laissées par plus de trente ans de Thatchérisme et de Blairisme.
 
REFORME DU MARCHE DE TRAVAIL ALLEMAND ET SES CONSEQUENCES
 
Sous cette embellie de l’économie allemande, d’autres analyses montrent plutôt le côté sombre de la politique néolibérale et son potentiel générateur d’appauvrissement généralisé des sociétés développés. Dans un article publié le 12 juillet 2007 sur l’économie allemande, le même The Economist émet des réserves sur le langage des chiffres et sur la manière d’interpréter les termes de la baisse du chômage en Allemagne. Cette mise en question des chiffres du chômage est tout à fait légitime quand on sait que c’est la croissance économique qui engendre la création d’emplois et en l’absence d’une croissance économique battant de l’aile, cela laisse à penser que la déréglementation du marché du travail par les sociaux démocrates a stimulé la compétitivité des entreprises mais au détriment des salaires et de la sécurité de l’emploi. Comme l’a noté The Economist, la baisse du nombre de chômeurs s’est traduite par l’essor d’un nouveau marché parallèle, le marché de petits boulots « the mini-jobs » offrant des emplois à mi-temps et payés pas plus de 400 euros par mois(545 dollars). Ce marché de petits boulots est le monopole de très grosses sociétés de travail temporaire comme la suisse Adeco, l’américaine Manpower et la néerlandaise Randstad. Il existe sur ce nouveau marché, un nouveau créneau appelé le Zeitarbeit spécialisé dans la fourniture aux hôpitaux du personnel temporaire. Une partie des infirmières des hôpitaux, recrutée par l’intermédiaire du système du Zeitarbeit, travaille 3/5ème du temps. L’institution du système Zeitarbeit a précarisé les conditions des travailleurs temporaires, puisqu’un Zeitarbeiter « accepte » de travailler pour un salaire inférieur de 25% par rapport à un employé de travail temporaire soumis aux conventions collectives conclues entre le patronat et les syndicats. Sur les 5200 employés qui travaillent chez BMW, seuls 2500 sont les salariés de cette société et le reste sont des temporaires ou des employés à mi-temps. Les résultats obtenus sont sans appel : dans les six dernières années, la part des salaires dans le revenu national a baissé de 60% à 55%. Cette pression sur les salaires n’a pas eu pour effet d’augmenter la compétitivité de l’industrie allemande mais aussi la compression des coûts du travail en Allemagne qui ont baissé de 20% depuis 2001 par rapport à ceux de l’Italie et de l’Espagne.
 
Les résultats de ces réformes du marché du capital et du travail se manifestent par des profits record engrangés par les grosses sociétés et une baisse des salaires des employés. La gourmandise d’actionnaires avides de dividendes à deux chiffres met les dirigeants des sociétés sous pression qui sont obligées eux-mêmes de mettre à leur tour la pression sur leurs employés avec à la clef, une compression de leurs salaires. Les dirigeants des grandes sociétés n’hésitent d’ailleurs pas, puisque la recette a été victorieusement testée dans d’autres pays, à utiliser tous les moyens de chantage qui sont à leur disposition, dont le plus redoutable est celui de la délocalisation dans un pays de l’ancien bloc communiste. Les syndicats devenus frileux à cause de cette politique de la peur et de la terreur qui est celle de la délocalisation sont obligés d’accepter n’importe quoi, y compris une réduction de salaires pour leurs adhérents et une augmentation des heures de travail et de conclure enfin des accords de branche prévoyant une flexibilité accrue. De plus en plus de sociétés, notamment dans l’ancienne Allemagne de l’Est ont trouvé la parade pour contourner les anciens accords salariaux. Des sociétés font même travailler leurs salariés 140 heures par semaine. Malgré cette politique de regression sociale sans précédent dans un pays où le monde du travail avait obtenu de haute lutte quelques acquis sociaux, The Economist trouve que le marché n’est pas assez réformé puisqu’il existe encore une loi appelée the Kundigungsschutz, sans doute, une toute dernière loi qui protège le salarié d’un licenciement immédiat par l’employeur et qui coûte quelques centaines d’euros de frais d’avocats lors des audiences devant les tribunaux appelés à statuer sur les litiges relatifs au licenciement. l’hebdomadaire appelle à plus de réformes pour que les derniers obstacles soient levés et que la voie soit grande ouverte à l’emploi et à la croissance.
 
Comme en Angleterre, les résultats de la politique de privatisation du gouvernement social-démocrate de Schroeder se sont traduits par le maintien d’un chômage de masse, 4 millions en 2002 et par une grande paupérisation de la société allemande puisque le nombre de ceux qui demandent de l’aide sociale a augmenté entre 1970 à 2002 de 1,5 million à 4,5 millions de personnes. Il y a certes une augmentation constante du revenu national allemand mais cette production de richesses ne profite pas à tout le monde. D’ailleurs, le chômage déguisé et la précarité du travail, conjuguées avec la baisse des impôts pour les plus riches et leur aggravation par l’impôt indirect(TVA par exemple) pour les salariées entravent une croissance économique durable du fait du faible pouvoir d’achat des salariés qui représentent 90% de la force productive allemande. Avec les politiques libérales, les économies occidentales sont devenues des économies volatiles et fragiles du fait des investissements à caractère parasitaire et instable ; ce qui entraîne une précarisation du travail, un salaire de plus en plus bas, une sous-consommation et un appauvrissement des sociétés industrialisées. Car, c’est le pouvoir d’achat généré par des emplois stables et rémunérés à sa juste valeur qui relance la consommation et donc la production, devenues le moteur essentiel pour une croissance soutenue et durable. Ce n’est sûrement pas avec une croissance de 2 voire 3% qui va renverser la tendance et qui va donner un chacun ou du moins au plus grand nombre un emploi stable qui est l’antidote de la précarité et du glissent dans l’enfer de la déchéance morale et physique. A quoi sert-il de travailler si l’on n’est pas capable d’avoir un emploi générateur d’un salaire suffisant pour se nourrir et se loger, pour nourrir et loger convenablement sa famille ?
 
Rappelons enfin pour mémoire un chiffre qui donne à réfléchir à tous ceux qui croient encore aux fallacieuses promesses du néolibéralisme pour résoudre lee problème du chômage et donc de l’appauvrissement. Entre 1950 et 1973, c’est-à-dire avant le déferlement des politiques libérales à commencer par le Chili de Pinochet conseillé par Milton Friedman, en passant par Thatcher en 1979 et Reagan en 1981, il y avait selon les études de l’OCDE, entre 8 et 10 millions de chômeurs dans les pays industrialisées. Entre 1995 et 2000, les pays de l’OCDE comptaient entre 30 et 35 millions de chômeurs. Selon un rapport discutable(car les deux auteurs n’expliquant nullement l’origine de l’aggravation de la pauvreté mais se contentant de la mesurer par des indicateurs et par exposer les mesures des gouvernements libéraux qui gouvernent actuellement l’Europe), publié par la Fondation Robert Schumann sur la pauvreté en Europe, la pauvreté frappe 16% de la population européenne et la Communauté Européenne compte en 2003, 72 millions de personnes vivant en-dessous des seuils de pauvreté. Comment une si grande puissance économique telle que l’Europe a-t-elle pu générer de millions pauvres ?
 
ORIGINES IDEOLOGIQUES DU VIRUS LIBERAL
 
Nous avons vu que les politiques libérales mises en pratiques dans le monde entier n’ont fait qu’aggraver les inégalités sociales et l’appauvrissement généralisé de toutes les sociétés sans exception, aussi bien les sociétés du Sud que celles du Nord. il est incompréhensible pour un cerveau humain normalement constitué de comprendre comment des centaines de milliers d’hommes peuvent mourir chaque jour de faim et comment les 2/3 dee l’humanité souffre de la famine dans un monde qui regorge de richesses capables de nourrir deux fois les habitants de notre planète. Et pourtant, c’est une réalité atroce qui est vécue par des milliards d’hommes et acceptée dans l’indifférence générale grâce à ce faux postulat, celui de l’homme, être de besoins doté d’une nature animale qui le prédispose à se comporter comme les animaux dans la jungle. Le néolibéralisme essaie de travestir la réalité de la lutte des capitalistes sur le marché en nous persuadant que notre vie sur terre n’est qu’une guerre permanente de tous contre tous et que toute notre existence est conditionnée par la lutte, la concurrence et la compétition. Les néolibéraux veulent nous faire croire que l’être humain n’a le choix qu’entre deux solutions dans sa vie terrestre : le ZOO ou la JUNGLE.
 
Pour s’assurer que l’on parle de la loi de la jungle capitaliste et pas d’autre chose, il suffit de scruter à la loupe le cœur même du libéralisme ou du néolibéralisme qui la justifie. Dans les films animaliers, on voit les lions manger des zèbres, des gros poissons avaler des petits poissons, des rapaces sauter sur leurs proies pour les déchiqueter et les dévorer. On voit des animaux se battre contre d’autres animaux pour se partager le butin. Personne ne s’émeut de ce spectacle horrible où l’animal le plus fort arrache avec ses puissantes mâchoires la chaire de sa victime. On considère tout cela comme quelque chose de naturel car elle exprime la loi de la nature où c’est la loi du plus fort qui règle le rythme de la régénération des espèces animales. C’est la loi de la sélection naturelle qui donne un avantage certain à ceux qui sont prédéterminés génétiquement et physiquement pour résister et éliminer tous les faibles. C’est grâce à cette loi implacable que les sociétés animales se pérennisent, car, vu la dureté des conditions qui y prévalent, seuls pourront survivre ceux qui sont capables de se défendre et de sortir victorieux au terme d’une compétition acharnée et d’une lutte à mort.
 
Figurez-vous cette idée de la compétition et de la lutte pour l’existence n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd et surtout pas dans celle d’un Darwin, citoyen d’un empire où le soleil ne se couchait pas, car apparemment, la main invisible d’un Dieu régissant les lois de l’économie n’était pas assez persuasive pour légitimer la loi de la jungle capitaliste et ses effets ravageurs, la paupérisation et la démolition de la société. L’idée de naturalisation des sociétés humaines a commencé alors à faire son chemin dans les pays capitalistes qui cherchaient désespérément des ingrédients idéologiques susceptibles de justifier le fonctionnement d’un système colonial inique et destructeur et pour les sociétés européennes et pour les sociétés colonisées. Quoi de plus logique que de s’emparer de cet homme providentiel qu’était Charles Darwin qui avait mis à contribution son voyage à bord du beagle pour élaborer sa théorie de sélection naturelle qui, par glissement progressif, a fini par affirmer que les sociétés humaines sont elles aussi régies par la lutte, la concurrence, la compétition et la sélection sociale. D’ailleurs le titre original de l’ouvrage de Charles Darwin est assez révélateur de l’esprit du temps « On the origin of species by means of national selection, or the preservation of favoured races in the struggle for life ». Darwin retrouve dans les bêtes et les végétaux de l’île de Galapagos, la loi de la jungle capitaliste de la société anglaise de son temps avec la division du travail (la diversification), la concurrence, l’ouverture du nouveaux marchés(niches), les « inventions »(variations), et la lutte pour la vie de Malthus. L’époque de Darwin est semblable à l’époque de son illustre compatriote, Thomas Hobbes qui avait déjà professé dans sa philosophie politique que la vie de l’homme de la nature était émaillée de guerres interminables de tous contre tous.
 
Au XIXe siècle, à l’apogée de la colonisation européenne, le recours à la science des inégalités raciales faisait partie de l’air du temps. Bien avant Darwin, le comte de Gobineau, directeur du cabinet d’un autre descendant de la noblesse française, Alexis de Tocqueville, publiait entre 1853 et 1855, Essai sur l’inégalité des races humaines. Le titre en dit long sur l’état d’esprit des colonisateurs européens dans les pays colonisés et sur l’état de guerre permanent des nations européennes entre elles. L’acte issu de la conférence de Berlin de 1885 qui consacra le principe de généralisation de la colonisation ne mentionna même pas l’Afrique comme si les peuples de ce continent n’existaient pas. Sur les pas de Darwin et de Gobineau, Comme aujourd’hui l’élite intellectuelle qui est bernée par les leurres de la compétition, de la concurrence et de la lutte permanente pour l’existence, l’élite intellectuelle du XIX croyait dur comme fer que la colonisation était quelque de chose de naturel et qu’elle répondait à un plan rétabli lié à la sélection naturelle des êtres et d es espèces. Le sociologue Ludwig Gumplowicz(1838-1909) tira les conséquences logiques du darwinisme en matière de droit et de morale quand il considérait que le droit sert à maintenir les inégalités sociales et la morale à les cautionner, parce que les inégalités sont indispensables au fonctionnement « naturel » de la société. Le droit procède de l’inégalité et tout droit a pour but le maintien et la fixation de cette inégalité par établissement de l’autorité(ou de domination) du plus fort sur le plus faible. La conclusion qui s’imposait d’elle-même : la société doit suivre le modèle de la nature. Cette naturalisation de la société est devenue le maître-mot et le programme du néolibéralisme actuel mais admirablement théorisée par un éminent biologiste de l’époque, Félix le Dantec qui écrivit en épitaphe sur la couverture de son livre « la lutte universelle », la devise suivante « Être, c’est lutter, vivre c’est vaincre ». La même idée de guerre, de concurrence et de compétition entre les êtres a été résumée par la célèbre définition de Bichat «  la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». Le darwinisme a encore été renforcé un peu plus durant les années 1910-1915 grâce à la génétique qui apparaît à la même époque. Les individus vivant dans une société se comportent de la même manière que l’organisme vivant. C’est le plus apte qui survivrait et qui prospérerait qui, comme l’organisme, est obligé de s’adapter sans cesse aux conditions du milieu. Par exemple, les acteurs économiques du marché sont contraints à des adaptations incessantes pour obtenir le meilleur rendement et pour produire des marchandises au moindre coût. Il est normal dans ce processus d’adaptations qu’il y a la guerre de tous contre tous, entre les différents protagonistes du marché et il est encore plus normal et naturel qu’il y ait des vainqueurs et des vaincus, des gagnants et des laisser pour compte. La vie en société comme la vie dans la jungle, c’est la guerre et la lutte pour la survie, et ceux qui restent, ce seront les meilleurs.
 
C’est ce darwinisme social qui a été l’inspirateur des régimes totalitaires en Europe qui, en exploitant les dégâts psychologiques et la précarisation des classes populaires et des classes moyennes par la crise 1929, pour mettre à feu et à sang l’Europe et le monde avec à la clé, deux guerres mondiales soldées par des millions de morts. A la sortie de la Seconde Guerre mondiale, si vous avez le malheur de prononcer le mot libéralisme ou si vous parlez de l’homo oeconomicus ou de la loi du marché, vous finirez sûrement dans un asile de fous. Mais puisque le capitalisme est un système économique insatiable et énergétivore et ses bénéficiaires sont des revanchards avérés, le répit n’a été que de courte durée et nous revoilà coco avec le « mouvement néo-libéral » américain animé par une clique retranchée au départ dans l’enceinte de l’université de Chicago, animée par un philosophe économiste Friedrich von Hayek et quelques étudiants comme Milton Friedman. Nous aurons l’occasion dans un autre article de soumettre les thèses de ces néo-libéraux au feu de la critique pour montrer que ces inspirateurs de Pinochet, de Thatcher, de Reagan et de toutes les politiques néolibérales dans le monde n’étaient en réalité des imposteurs cherchant désespérément à relooker les idées du darwinisme social du XIXe siècle pour pouvoir les transposer à la réalité de la seconde moitié du XXe siècle. Le comble dans le discours actuel sur les réformes économiques et sur la modernité, c’est que les idées que l’on nous présentée comme nouvelles et novatrices ne sont en réalité qu’une reprise d’un discours déjà entendu datant du XIXe siècle et qui prône le retour à la vieille loi de la jungle qui prévalait dans l’Europe du XIXe siècle avant que les luttes du mouvement ouvrir ne créassent des rapports de force favorables à ses revendications en arrachant par la force et la violence, les principes fondateurs d’un droit de travail et la codification des règles appelées à rééquilibrer autant que faire se peut des rapports inégaux entre l’employeur et le salarié. Puis le monde du travail parvint à arracher une sécurité sociale puis des congés pays etc. En réalité, on aurait du mal à comprendre l’origine du mouvement néo-libéral américain si l’on perdait de vue cette période faste pour le monde du travail au cours de laquelle il avait pu imposer des concessions aux classes capitalistes en Europe et aux Etats-Unis durant les années 1900 avec l’invention de l’impôt progressif, la généralisation de la scolarisation à tous les enfants du peuple et la gratuité scolaire, la victoire sur les deux cents familles et le Front populaire en France, le triomphe du Keynésianisme avec le Welfare State et le New Deal, l’essor de la social démocratie etc. Le FMI et la banque mondiale qui sont devenues par la suite le bras séculier du libéralisme triomphant et du capitalisme sauvage, étaient à l’origine de leur création, des instruments d’inspiration keynésienne destinés à aider à relancer l’économie exsangue de l’Europe d’après-guerre. Si cette Europe de l’après-guerre avait appliqué les politiques néolibérales qui sont aujourd’hui en vigueur dans le monde entier, l’Europe serait aujourd’hui un continent sous-développé peuplé d’hommes et de femmes vivant avec moins d’un dollar par jour et attendant les miettes et les subsides que les sociétés charitables publiques et privées veuillent bien leur donner pour survivre. La politique néolibérale de Reagan a fait des USA un pays sous-développé et délabré malgré sa force militaire et ses richesses colossales. Les cadavres jonchés dans les rues de la Nouvelle Orléans et la quasi inexistence de services publics capables de faire face à la catastrophe naturelle de Katrina en remettant le sort des populations sinistrées à la merci des organismes de charité publics et privés offrent une image d’un pays du Tiers-monde à cause d’un quart de siècle de reaganisme. Et pourtant le monde entier est actuellement prisonnier de cette fumisterie lancée par l’école de Chicago selon laquelle le salut de l’homme et des sociétés réside dans la soumission aux prétendues lois de l’économie du marché.
Publicité

Publié dans PAUVRETE

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article