CONTRE TOCQUEVILLE

Publié le par ELMIR

 
CONTRE TOCQUEVILLE
Marc Viellard, le Temps des Cerises, novembre 2006.
144 pages
 
 
Ce petit livre de Marc Viellard tombe à point nommé. Au moment où l’élite intellectuelle de notre société chante la louange d’un libéralisme triomphant, publier un livre avec un titre ô combien emblématique « Contre Tocqueville », l’auteur prend le contre-pied des idées moutonnières et de la pensée paresseuse et semi comateuse du monde intellectuel actuel. Surtout cette attaque frontale survient dans le contexte d’un libéralisme revigoré grâce à une droite décomplexée et la reconversion d’une grande partie de l’intelligentsia de gauche française au social libéralisme. C’est donc un défi difficile à relever mais en même temps une aventure intellectuelle stimulante à bien des égards.
 
Pour entrer dans la mêlée, Marc Viellard n’y va pas par quatre chemins. Dès la première page, il annonce la couleur et s’adresse à son lecteur en ces termes « Ceci est un pamphlet, une attaque contre un écrivain pusillanime qui occupe aujourd’hui le devant de la scène en dépit de son indigence intellectuelle et littéraire. Si, comme ton serviteur, ami lecteur, tu es excédé de te voir sans cesse présenter cette icône par tous les chantres du libéralisme, si les Raffarin, Villepin, Sarkozy sont venus à bout de ta patience à force de condamner l’État, la Révolution, à force de mépris du peuple et d’exhortations à l’esprit d’entreprise, si tu ne supportes plus le culte de la responsabilité individuelle et de l’égoïsme libéral qui empoisonnent ta vie quotidienne, alors ces quelques pages te plairont »(p.1)
 
Le choix de Tocqueville par Marc Viellard n’est pas fortuit. Il est motivé par une idée très simple, celle de l’antinomie, malgré l’apparence, entre la démocratie et le libéralisme. En commençant la lecture de ce pamphlet, on apprend que lors de son passage au ministère des Affaires étrangères sous la Seconde République, Tocqueville avait pour directeur de cabinet, un certain Arthur de Gobineau, l’auteur de « l’Essai sur l’inégalité des races humaines ». Cette proximité politique de Tocqueville avec l’inspirateur de l’idéologie nazie n’a rien de surprenant quand on sait que la noblesse dont le comte était issu se considérait elle aussi comme une caste supérieure à toutes les autres couches de la société. Viellard s’interroge sur le choix de Tocqueville comme le père du libéralisme contemporain alors qu’il n’était pas ce grand penseur politique de son temps que les libérologues s’ingénient à présenter comme tel. Car, à l’exception du premier tome de la Démocratie en Amérique paru en 1835, l’œuvre de Tocqueville était peu connue de la plupart de ses contemporains et même avant sa mort, personne ne lisait ses livres qui étaient tombés dans les oubliettes de l’histoire jusqu’au jour où un nommé Raymond Aron est venu le dénicher des rayons poussiéreux de la bibliothèque de la rue Saint-Guillaume.
 
Dans un chapitre intitulé « Et Aron créa Tocqueville », Marc Viellard explique les circonstances qui ont conduit Raymond Aron à la découverte de Tocqueville. C’est naturellement le marxisme que ses ennemis, « le camp des anti-marxistes, anti-bolchevicks et anticommunistes de tous poils et de toutes obédiences » cherchaient désespérément « à démonter le système, à tenter de le saper et à creuser des brèches dans les murailles de la forteresse, mais sans l’ébranler réellement. Et surtout sans parvenir à échafauder un contre-modèle susceptible de le concurrencer »(p.113). Les anti-marxistes passaient le plus clair de leur temps à chinoiser sur tel ou tel aspect du Capital de Marx mais sans réellement atteindre son noyau : le matérialisme historique et la lutte de classes qui tenaient bon. Au moment où le marxisme triomphait partout, Tocqueville et sa philosophie politique gisaient dans le fin fonds des bibliothèques et des archives. Une première brèche fut cependant ouverte par Hannah Arendt qui inventa la notion de totalitarisme en semant la confusion dans les esprits par sa comparaison du stalinisme et du marxisme aux fascismes. Pour Arendt, Hitler c’est Staline et Staline et c’est Hitler. Après Arendt vint Raymond Aron qui, pour faire pièce à un monde intellectuel dominé par le marxisme et le Bolchevisme, avait trouvé son poulin préféré(souligné par nous), Tocqueville. Pour propager les idées de celui-ci ou plutôt pour l’instrumentaliser dans son combat idéologique contre Althusser et Sartre, Aron se servit de deux tribunes qui étaient alors à sa disposition, sa chaire au Collège de France et celle de la Sorbonne. C’était avant mai 68 à une époque où un professeur d’université faisait encore la pluie et le beau temps et où ses paroles étaient des paroles d’évangile(souligné par nous). Il a donc suffi pour Aron de proclamer que Tocqueville état l’égal de Marx, qu’il état un libéral, un démocrate et de sur croît l’un des pères de la démocrate moderne(p125) pour que la farce aronienne se propage comme une traînée de poudre et que la mayonnaise prenne aidée, il est vrai, par des conditions politiques exceptionnelles avec la chute du mur de Berlin et la dislocation du bloc soviétique.
 
POURQUOI TOCQUEVILLE
 
Pourquoi Tocqueville ? Pour Marc Viellard, si les épigones d’Aron ont pratiqué l’acharnement thérapeutique pour maintenir en vie Tocqueville, c’était d’abord dans le but de s’en servir comme un « simple gladiateur jeté dans l’arène de l’affrontement idéologique » et dans le combat contre les marxistes(p.129). Ensuite, c’est parce qu’Alexis de Tocqueville est devenu l’inspirateur d’une droite libérale en manque d’inspiration et sa Démocratie en Amérique « tient lieu de programme d’action aux amis de la « réforme »(p.130). Dans ce programme de réforme de la droite libérale figure en premier lieu le démantèlement de l’État républicain et sa soustraction au contrôle du peuple.
 
Qu’à donc trouvé la droite libérale dans l’archéologie tocquevillienne pour qu’elle lui voue cette adoration sans bornes ? Il y a d’abord le mépris de Tocqueville pour le peuple, le « vil peuple » que partage la droite libérale française au XXIe siècle quand Raffarin parle d’une façon méprisante de la France d’en bas. Marc Viellard produit une série de textes d’Alexis de Tocqueville qui montre sans ambiguïté le fonds de la pensée de ce noble vis-à-vis du peuple considéré comme une menace sur l’ordre social et politique et comme cause des révolutions due à sa mauvaise éducation. Car la seule éducation qu’il mérite est celle qui consiste à lui montrer que les lois sociales et économiques sont immuables et le fait d’y toucher portera offense à l’ordre divin. S’il y a des hommes pauvres et miséreux, ce n’est la faute ni à la société ni à celle du milieu. Ce sont les lois naturelles qui les rendent pauvres ou miséreux et tout ce qu’il est possible de faire pour soulager leurs souffrances, c’est la charité privée et la philanthropie et non pas la redistribution publique.
 
Viellard relève un autre aspect de la philosophie politique de Tocqueville qui est le refus de l’égalité démocratique, car l’égalité est l’ennemie de la liberté. Une société égalitaire est une société asservie à des lois centralisées et uniformes et Tocqueville en avait horreur, car l’uniformité tue l’initiative individuelle et l’esprit de création et d’entreprise. Tout en reconnaissant que la tendance irréversible est la démocratie, Tocqueville a tout de même ses propres recettes pour contrebalancer le pouvoir totalitaire du peuple et celui de l’État démocratique dont il est l’émanation. Pour faire contrepoids à l’hégémonie de l’État gouverné par des arrivistes et des incapables élus par les couches populaires, Tocqueville fait appel aux corps intermédiaires, aux associations et à la décentralisation, mais aussi aux médias(p.89) Dans le contrôle des médias, les idées de Tocqueville ont été appliquées à la lettre puisque les médias actuels sont tombés entre les mains des grands groupes financiers ou industriels en France et aux USA. Pour ne pas laisser au peuple le monopole du pouvoir, Tocqueville plaide pour le contre-pouvoir des juges et des légistes, ce corps intermédiaire capable de corriger les errements populaires et de brider le pouvoir du peuple. Aux lieu et place des lois démocratiques et républicaines, il préconise la religion et la morale religieuse comme moyens de régulation des rapports sociaux et de la garantie de la paix sociale.
 
À la question posée pourquoi Tocqueville? Marc Viellard répond « Parce qu’un jour au fond de son château ou de son appartement du boulevard Saint-Germain, le jeune comte rêva un monde communautariste, religieux, dominé par la loi du marché et gouverné par les groupes de pression. Et parce que ce monde-là correspond trait pour trait à ce que nos maîtres du jour entendent instaurer. Chez Alexis, ils trouvent une inspiration qui satisfait en tout leurs intérêts pécuniaires, qui justifie leurs mépris du peuple et leur illusion grotesque d’appartenir à une élite, une nouvelle aristocratie. Pourquoi Tocqueville ? Pour vampiriser la République, priver le politique de son sens, ruiner l’égalité et justifier les inégalités et les hiérarchies les plus iniques. Pour remplacer la Fraternité et la solidarité par le paternalisme, la charité et la condescendance. Pour réserver un parangon de liberté à une moderne féodalité »(p 140).
 
Le livre de Marc Viellard prend en ce moment un relief particulier avec les dernières négociations de Bruxelles pour contourner le vote démocratique des peuples de France et de Hollande en mijotant une nouvelle cuisine politicienne visant à remplacer la constitution européenne par un traité simplifié. Par peur de son peuple, Tony Blair n’a pas voulu prendre le risque de soumettre à référendum le projet de constitution européen. C’est là que réside la contradiction entre la nature perverse du libéralisme et la démocratie, car on ne voit pas l’intérêt d’organiser le référendum sur le projet de constitution européenne qui a été rejeté par un vote démocratique à plus de 55% quand deux ans plus tard on recommence tout comme si rien ne s’était passé. La droite libérale française n’aurait-t-elle pas hurlé au loup, au stalinisme et au totalitarisme communiste si la gauche avait demandé l’annulation de l’élection de Sarkozy et l’organisation de nouvelles élections présidentielles?
 
L’intérêt de lire « Contre Tocqueville » de Marc Viellard est double. D’abord, il montre, surtout pour ceux qui ont encore quelques doutes, que le libéralisme n’est pas celui que les libéralogues pensionnés essaient de nous vendre dans les médias tout au long de la journée. Le libéralisme, au fond, quand il est mis à l’épreuve et confronté à la réalité sociale, politique et économique de nos sociétés, est un système on ne peut plus liberticide et antidémocratique. Ensuite, le libéralisme comme le plat d’accompagnement idéologique du mode de production capitaliste, est un idéologie revancharde, passéiste et rétrograde, ennemie du progrès de l’homme dans l’histoire. Après la lecture de ce petit livre de Marc Viellard, je me suis amusé à lire les quelques pages consacrées à Tocqueville par Pierre Manent dans Histoire intellectuelle du libéralisme en dix leçons de Pierre Manent(Calmann-Lévy, 1987.chapitre X. pp 221-241). J’invite le lecteur à faire de même et à comparer les deux façons de lire Tocqueville. Il trouvera, j’en suis sûr comme moi, dans la leçon académique de Pierre Manent une soumission religieuse à un homme pusillanime qui a été mis sur un piédestal par l’air du temps et par une élite opportuniste et arriviste quémandant avec un misérabilisme impitoyable sa part dans les quelques miettes générées par la globalisation économique au détriment de l’écrasante majorité du peuple(le référendum du 29 fut une gifle pour cette élite), alors qu’il goûtera dans le texte de Marc Vieillard aux délices d’une pensée riche et dense qui démonte patiemment, pièce par pièce, la statue d’un théoricien de la reconstitution des hiérarchies sociales après le congrès de Vienne de 1815 surtout, paradoxe de l’histoire, dans un pays qui a proclamé le premier l’abolition des privilèges de l’Ancien régime et qui a gravé sur le marbre de ses édifices, les trois principes universels de sa république: Liberté, égalité fraternité. Ce sont ces hiérarchies sociales d’avant 1789 que les épigones de Tocqueville cherchent aujourd’hui à reconstituer et à consolider. Quelle belle revanche de l’histoire pour ce noblaillon, petit fils de Malesherbes envoyé à l’échafaud en 1794, contre les gueux, les fainéants, les lève-tard, les paresseux, les fraudeurs de l’Assedic, les fonctionnaires nantis et les profiteurs de tous poils qui, comme par hasard, font partie de cette France d’en bas.  
 
FAOUZI ELMIR
 
MOTS CLES: Tocqueville, libéralisme, démocratie.  
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Publié dans LIVRE POLITIQUE

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L
Merci .J'ai acheté et lu l'ouvrage de Marc Viellard. Cela m'a intrigué et donné envie de lire attentivement l'ancien régime et la révolution de Tocqueville. J'ai trouvé ce dernier ouvrage subtil et génial ! J'en recommande la lecture, quelle que soit votre sensibilité politique.
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