UN DICTATEUR DANS LE"TEMPLE DE LA DEMOCRATIE"?
UN DICTATEUR DANS « LE TEMPLE DE LA DEMOCRATIE » ?
L'occurrence de certains événements stimule l'imagination et provoque cette fameuse association des idées des philosophes sensualistes qui nous pousse à rechercher des enchaînements logiques et qui nous suggère parfois des analogies très fécondes. Les deux événements qui ont eu lieu à quelques jours d'intervalle en France et au Portugal, la visite du dirigeant libyen Muammar al-Khadafi à Paris pour cinq jours et la signature jeudi 13 décembre 2007 dans la capitale portugaise, Lisbonne, du traité simplifié établissant définitivement une constitution pour les États membres de l'Union européenne, nous ont conduit à faire une mise au point rapide sur ceque désignent les concepts de démocratie et de dictature. A peine descendu de l'avion en provenance de Lisbonne après avoir assisté au sommet Europe-Afrique(voir notre prochaine publication sur ce sommet), que le colonel libyen commençait à essuyer les premières critiques et des commentaires assez durs le qualifiant tantôt de dictateur qui vient « essayer ses pieds dans le tapis déroulé par le pays des droits de l'homme », tantôt de « dictateur dans le temple de la démocratie », ou de « dictateur qu'il faudra convertir aux valeurs de notre démocratie » etc.
D'abord, le colonel al-Khadafi n'a jamais dit qu'il voulait instaurer dans son pays une démocratie à l'occidentale avec des partis politiques et des élections libres. Il a son fameux livre vert. Ensuite, tous les autres pays du monde arabo-musulamn sont loin d'être un modèle de démocratie et pourtant on n'entend jamais de commentaires aussi acerbes au sein de la classe politique française ou dans les mass medias les qualifiant de dictatures. Enfin, s'il fallait dresser en deux colonnes la liste des pays dits démocratiques et des pays qui ne le sont pas, la mission serait non seulement très ardue mais impossible, car même ceux qui se croient obligés de juger et de départager les États en démocratie et en dictature, auront le plus grand mal à établir des critères universellement reconnus. Il serait donc fortement conseillé de renoncer à une typologisation aussi hasardeuse des régimes politiques, car les frontières entre la démocratie et la dictature ne sont pas aussi nettement séparées que ne le laissent penser les politologues.
CRITERES DE LA DEMOCRATIE ET DE LA DICTATURE
En général, quand on entend dans le discours officiel que tel pays est une démocratie et tel autre, une dictature, il faudra entendre par démocratie, l'État dont les ressources naturelles sont exploitées et pillées par les firmes multinationales des pays capitalistes et par dictature, l'État qui a refusé le diktat des firmes multinationales en décidant d'exploiter lui-même ses richesses naturelles dans le but de faire profiter ses propres populations de leurs éventuelles retombées économiques et financières.
Mais il y a aussi une autre façon, disons théorique, de penser les concepts de démocratie et de dictature. Pour qu'un État soit qualifié de démocratie, il faudra satisfaire à deux critères : 1- des élections libres avec plusieurs partis politiques; 2- presse libre où toutes les opinions peuvent s'exprimer librement sans que leurs auteurs soient inquiétés, poursuivis ou emprisonnés pour délit d'opinion. La première question qui nous vient immédiatement à l'esprit est celle-ci: si les élections sont le critère exclusif pour établir une ligne de démarcation entre démocratie et dictature, dans quel système politique peut-on classer les régimes fasciste de Mussolini et nazi d'Hitler? Car, le parti national socialiste avait conquis le pouvoir en Allemagne par des élections libres et par des moyens tout à fait démocratiques comme le montre le tableau suivant:
Élections aux Reichtag Partis socialistes(SPD,KPD) parti nazi partis de droite
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20/5/1928 40,5% 2,6% 41,8%
14/9/1930 37,6% 18,3% 29,3%
31/7/1932 36,2% 37,4% 10,7%
A contrario, il y a eu des parlements issus d'élections libres et démocratiques mais qui ont cautionné l'établissement des régimes considérés comme non démocratiques. C'est le cas du régime de Vichy en France en 1940 quand les députés élus par le peuple français donnèrent pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. Tout récemment, le Président de la « plus grande démocratie du monde » George W. Bush ne devait son élection en 2000 à la présidence américaine qu'au soutien de quelques juges de la cour Suprême acquis aux idées de la révolution conservatrice. Résultat, le suffrage universel et l'existence d'une pluralité de partis ne veulent rien dire et ils ne peuvent pas être considérés comme des critères pertinents pour tracer une ligne de démarcation entre démocratie et dictature. Car même les dictatures peuvent bien être aussi pluralistes que les démocraties et les dictateurs peuvent bien être élus démocratiquement comme tout gouvernant dans n'importe quelle démocratie pluraliste.
Quant au second critère de la démocratie, celui de la liberté de la presse et de la liberté des opinions exprimées, les choses ne sont pas aussi nettes et tranchées que dans le cas des élections et du pluralisme. Une dictature, comme dans une démocratie, peut bien tolérer plusieurs organes de presse et d'informations pourvu qu'ils demeurent sous son contrôle. Dans les démocraties, il est vrai qu'il existe beaucoup de sources d'information et parfois des opinions diverses et critiques, mais, contrairement aux sources d'informations contrôlées par le pouvoir politique, les organes de presse et d'informations sont détenus et contrôlés par des grands groupes capitalistes qui s'en servent comme moyens de propagande pour influencer psychiquement les opinions publiques dans le sens de leurs intérêts purement mercantiles. Par exemple, en France, Matra, le missilier et fabriquant d'armes de destruction massive met la main en 1980 sur la maison d'édition Hachette et en 1987, la première chaîne TFI tombe entre les mains de Bouygues, entrepreneur en BTP. Hachette qui avait absorbé son concurrent Vivendi détenait depuis 2002, 86% du marché scolaire, universitaire, le livre de poche(80% du marché), la presse, l'audiovisuel, le multimédia et la distribution. François Pinaut, le PDG de Pinault-Printemps-la Redoute contrôle la FNAC, l'hebdomadaire le Point, les éditions Tallandier et le Magazine littéraire. Avec cette mainmise des trois grands industriels sur la quasi totalité des productions culturelles et intellectuelles, on aura en fin de compte non pas des opinions libres et diverses mais des esprits formatés et taillés sur mesure comme dans les dictatures pour ne faire entendre dans l'espace public que la voix de leurs maîtres, c'est-à-dire celle du monde de la marchandise et des courants idéologiques qui lui sont subordonnés. Finalement, tout compte fait, la seule différence qui existe entre la démocratie et la dictature dans le domaine de la liberté de la presse et de la liberté de pensée et d'opinions, se situe au niveau des seuls moyens de propagande qui sont contrôlés dans les dictatures par le pouvoir politique alors que dans les démocraties, ils le sont par des grands groupes capitalistes qui les utilisent pour orienter généralement le vote des électeurs vers des partis de droite et parfois vers des partis réformistes(socialistes et sociaux démocrates) qui seront leurs fidèles défenseurs et les porte-paroles de leurs intérêts économiques dans les futures enceintes parlementaires et dans les coulisses des futurs gouvernements.
TRAITS COMMUNS A LA DEMOCRATIE ET A LA DICTATURE
Mis à part cette différence, la démocratie et la dictature ont un dénominateur commun, celui du mépris pour les verdicts des urnes quand ils échappent au contrôle des partis qui font partie de l'échiquier politique traditionnel. Dans le cas où le suffrage universel se serait exprimée dans un sens non voulu par les partis des gouvernements, la dictature cherche à le court-circuiter par la force et la violence(état d'urgence) et les démocraties pluralistes par des stratagèmes juridiques et techniques et par des manoeuvres bassement politiciennes. La signature à Lisbonne d'un traité simplifié pourtant rejeté lors des élections libres et démocratiques par les peuples français et néerlandais illustre ce phénomène de détournement des résultats des urnes par des manoeuvres et par une cuisine politicienne interne entre les gouvernants des États membres de l'Union européenne. Le refus de Tony Blair d'organiser un référendum en Grande Bretagne est aussi un moyen d'éviter la sanction du vote populaire, car s'il l'avait soumis le projet du traité constitutionnel au vote du peuple anglais, ce dernier l'aurait rejeté à une écrasante majorité. Les autres États membres l'ont fait en catimini, car si leurs opinions publiques avaient réellement pris connaissance du contenu rétrograde d'un tel projet, elles l'auraient rejeté également. C'est pourquoi les États membres de l'Union européenne qui ont choisi la voie parlementaire pour ratifier le projet du traité constitutionnel européen, l'avaient fait pour contourner le vote démocratique de leurs peuples et ils savaient qu'il ne prenaient aucun risque de rejet avec leurs parlements qui sont dominés par une majorité des partis de droite représentant les intérêts du grand capital européen et soutenus par des partis de gauche désormais assagis, devenus inoffensifs et même plus, ils se convertis aux idées archéo libérales après avoir goûté aux délices du pouvoir dans les années 1980-1990 en se montrant très respectueux des exigences économiques et politiques du grand capital européen. C'est là en effet qu'appairassent les caractères ambigus du pluralisme dans les démocraties occidentales, car tant que les électeurs restent dans le « droit chemin » et votent « utile » pour les « bons partis » traditionnels gardiens d'un ordre établi dont ils sont les principaux profiteurs, ils sont flattés et magnifiés, comme dans l'histoire du renard et du corbeau, pour leur bon sens démocratique et leur civisme. Si par hasard les résultats des urnes venaient de perturber les calculs des partis traditionnels et leur rente de situation, aussitôt ils réagiraient comme un seul homme pour mijoter leur petite cuisine et pour manigancer des stratagèmes visant à contourner un vote populaire et démocratique contrariant. La signature d'un nouveau traité simplifié à Lisbonne est l'exemple type de la manière d'étouffer dans l'oeuf les résultats indésirables des référendums de mai et de juin 2005 en France et aux Pays Bas.
Finalement, la visite de Muammar al-Khadafi libyen qui intervient au moment même de la signature par les États membres de l'Union européenne à Lisbonne, ce jeudi 13 décembre 2007, d'un nouveau traité constitutionnel européen dont le projet avait été rejeté deux ans auparavant par le vote de deux peuples fondateurs de l'Union européenne, rappelle que la démocratie n'est pas le contraire de la dictature, car l'une et l'autre peuvent violer, si les circonstances l'exigent la souveraineté populaire. Ceux qui ont voulu administrer une leçon de démocratie au colonel libyen, ils auraient dû mieux méditer cette heureuse coïncidence entre la présence de ce dictateur « dans le temple de la démocratie » et la signature à Lisbonne d'un nouveau traité constitutionnel européen allant à l'encontre de ce qui est l'essence même de la démocratie, le rejet de ce même traité en 2005 par les deux peuples fondateurs de l'Union européenne, les Français et les Néerlandais. Le fait de passer outre ce vote démocratique dans des États qui pourtant ne cessent de proclamer haut et fort leur credo démocratique nous renforce dans l'idée que les « vraies » démocraties s'inspirant des thèses de la déclaration des droits de l'Homme ne sont peut être pas de vraies dictatures mais des dictatures à aspect pseudo-démocratiques.
FAOUZI ELMIR
Mots clés: al-Khadafi, démocratie, dictature, traité constitutionnel européen.