KARL MARX ET LA CRISE DU CAPITALISME(5)

Publié le par ELMIR

KARL MARX ET LA CRISE DU CAPITALISME

(TEXTES ET DOCUMENTS)(5)

 

L’argent est le Dieu des marchandises. Il représente l’existence céleste des marchandises, tandis qu’elles représentent son existence terrestre ». Cette phrase de Karl Marx dans les Grundrisse illustre parfaitement l’état de fin du monde qui agite aujourd’hui l’internationale capitaliste. Les économistes classiques et les monétaristes nous ont toujours dit que la monnaie est un simple instrument d’échange et une unité de compte destinés à faciliter les opérations entre les différents agents économiques. Mais la question qui se pose immédiatement : comment un soit-disant simple instrument d’échange qu’est la monnaie peut-il remuer ciel et terre au point qu’il domine l’actualité nationale et internationale ? Comment un si futile objet, un chiffon en papier, une pièce en métal est-il devenu la préoccupation principale des décideurs politiques qui passent leur temps à échafauder des plans de sauvetage pour sauver des banques en faillite et à dépenser des milliards pour venir en aide à un système financier en déconfiture ? Si l’on cherche à comprendre pourquoi ce remue-ménage, il n’est pas difficile de trouver la réponse. La monnaie ou l’argent est certes un instrument de paiement et une unité de compte mais elle est aussi et avant tout un instrument d’exploitation et d’asservissement du salarié par le capitaliste. En effet, c’est grâce au salaire qu’il verse à l’ouvrier que le capitaliste extorque la plue-value, le profit. Avec le profit généré par le premier cycle de production et de circulation des marchandises(M-A-M), le capitaliste renouvelle l’opération pour en récolter un peu plus de profits et ainsi de suite jusqu’à l’infini(A-M-A). Le moindre mal pour le genre humain eût été que l’argent reste confiné à la seule sphère de la production et de la consommation des biens. Or il n’en est rien avec l’avènement du mode de production capitaliste où l’argent a débordé les limites de l’activité productive proprement dite pour devenir le facteur déterminant de toutes les relations humaines. C’est cette idée de marchandisation du monde que Marx expose dans ce texte sur l’argent extrait de la première critique de l’économie politique, les Manuscrits de 1843-1844. Critique de l’économie politique, les Manuscrits de 1844, dans Engels-Marx, La première critique de l’économie politique, Ecrits de 1843-1844, Paris, UGE,1972.10/18. 188-199.

 

L'ARGENT

 

A quel point l'argent, qui à l'origine n'est qu'un moyen, est devenu la vraie puissance et le but unique - à quel point, en général, le moyen qui fait de moi un être, qui fait mien l'être objectif, étranger, devient un but en soi... on peut le voir à la façon dont la propriété foncière, là la terre est la source de vie, de même que le cheval et l'épée,ils sont les vrais moyens de subsistance, sont aussi reconnus comme les vrais facteurs politiques domi­nants de la vie. Au Moyen Age, une classe est émancipée dès qu'elle a le droit de porter l'épée. Dans les popula­tions nomades, c'est le cheval qui fait de moi un homme libre, un membre à part entière de la communauté.

 

1-Matérialité et idéalité de l'argent

Malgré les finesses de l'économie politique moderne, son opposition au système monétaire ne peut aboutir à une victoire décisive. Prisonniers de leur foi superstitieuse dans l'argent matériel, palpable, visible, peuples et gouverne­ments croient en la valeur absolue des métaux précieux et ils tiennent leur possession comme l'unique réalité de la richesse. L'économiste éclairé et informé leur montre que l'argent est une marchandise comme les autres, dont la valeur, comme celle de toute autre marchandise, dépend du rapport entre les frais de production et l'offre et la demande (la concurrence); du rapport entre la quantité ou la concur­rence des autres marchandises. On lui répond alors fort justement que la valeur réelle des choses est la valeur d'échange, que celle-ci réside en dernière analyse dans la monnaie, incarnée par les métaux précieux, que l'argent est la vraie valeur des choses et donc la chose la plus désirable... En dernière analyse, l'enseignement de l'écono­miste aboutit à la même sagesse, à ceci près toutefois que sa capacité d'abstraction permet à l'économiste de reconnaître l'incarnation de l'argent dans toutes les formes de marchandises et de ne pas croire, par conséquent, en la valeur exclusive de son incarnation métallique et offi­cielle. En effet, l'incarnation métallique de l'argent n'est que l'expression officielle, empirique de l'âme monétaire qui anime tous les membres de la production et toute l'évolution de la société bourgeoise.

 

L'opposition des économistes modernes au système moné­taire se réduit à cela : ils ont compris l'essence de l'argent dans son abstraction et dans son universalité et ils se sont émancipés de la superstition matérialiste qui consiste à croire que cette essence ne s'incarne que dans les seuls métaux précieux. A cette superstition grossière, ils ont substitué une superstition raffinée. Mais comme toutes les deux ont une racine commune, la superstition éclairée n'arrive pas à éliminer la superstition grossièrement maté­rialiste parce qu'elle ne conteste pas son essence, mais seulement une forme particulière de cette essence.

 

2 Le papier-monnaie

Si nous considérons l'argent non seulement comme une puissance intérieure, cachée, existant en soi, qui détermine le rapport d'égalité ou de hiérarchie entre les marchan­dises, mais aussi comme une réalité incarnée dans une existence individuelle, cette existence est d'autant plus adé­quate à l'essence de l'argent qu'elle est abstraite et que le rapport de l'argent aux autres marchandises est moins naturel. Plus l'argent apparaît comme le produit de l'homme, plus il apparaît comme n'étant pas un produit humain, moins on lui attribue une origine naturelle : étant de plus en plus une création de l'homme, sa valeur en tant qu'argent est, pour parler comme les économistes, de plus en plus inversement proportionnelle à sa valeur d'échange au à la valeur monétaire de la matière dans laquelle il est réalisé. C'est pourquoi le papier-monnaie et le nombre de représentants en papier de l'argent (tels que les lettres de change, mandats, obligations) sont une forme perfectionnée de l'argent et constituent un moment néces­saire dans le progrès du développement de l'argent.

3 Le crédit

Dans le système du crédit, dont l'expression achevée est le système de la banque, on a l'impression que la puis­sance du pouvoir étranger, matériel, est brisé, que l'état d'aliénation, de soi est aboli et que l'homme se trouve de nouveau dans des rapports humains avec l'homme.

Trompés par cette apparence, les saint-simoniens consi­dérant le développement de l'argent, des lettres de change, des billets de banque, les substituts en papier de l'argent, le crédit, la banque comme une abolition progressive de la séparation de l'homme et des objets, du capital et du travail, de la propriété privée et de l'argent, de l'argent et de l'homme - la fin de la séparation de l'homme d'avec l'homme. Ils ont donc pour idéal le système bancaire orga­nisé. Mais cette suppression de l'aliénation, le retour de l'homme à lui-même et donc à autrui n'est qu'illusion. C'est une aliénation de soi, une déshumanisation d'autant plus infâme et plus extrême que le milieu où elle sévit n'est plus la marchandise, le métal, le papier, mais l'exis­tence morale, l'existence communautaire, les tréfonds du coeur humain: sous l'apparence de la confiance de l'homme en l'homme, c'est la suprême défiance, l'aliénation achevée.

Qu'est-ce qui constitue l'essence du crédit ? Nous faisons ici totalement abstraction du contenu du crédit, qui est toujours l'argent. Nous ne considérons donc pas le contenu de cette confiance, c'est-à-dire le fait qu'un homme recon­naît l'autre en lui avançant des valeurs. [Dans le meilleur cas, c'est-à-dire quand il ne se fait pas payer le crédit, autrement dit quand il n'est pas usurier, le créancier consi­dère le débiteur non comme un fripon, mais comme un homme « bon o. Par « bon r, le créancier comme Shylock, entend « solvable »].

Le crédit n'est concevable que sous deux rapports et sous deux conditions différentes. Voici les deux rapports : 1) Un riche crédite un pauvre qu'il considère comme un homme travailleur et honnête. Dans ce genre de crédit se manifeste le côté romantique, sentimental de l'économie politique; il s'agit de ses égarements, excès et exceptions et non de la règle. Mais même si nous supposons cette exception, même si nous admettons cette possibilité roman­tique, nous voyons que la vie du pauvre, ses talents et son activité ne représentent aux yeux du riche qu'une garantie du remboursement de l'argent prêté. Autrement dit, toutes les vertus sociales du pauvre, le contenu de son activité sociale, son existence elle-même, représentent pour le riche le remboursement de son capital avec les intérêts ordi­naires. La mort du pauvre est dès lors le pire incident pour le créancier. C'est la mort de son capital et en plus de ses intérêts. Pensez à ce qu'il y a d'abject dans le fait d'estimer un homme en argent, comme cela se passe dans le crédit. Il va sans dire qu’outre des garanties morales, le créancier a à sa disposition des garanties et des contraintes Juridiques, pour ne rien dire des autres garan­ties plus ou moins réelles.

 

Lorsque celui qui reçoit le crédit est lui-même fortuné, le crédit n'est plus que l'intermédiaire commode de l'échange : c'est l'argent lui-même élevé à une forme com­plètement idéale. Le crédit est la forme sous laquelle l'éco­nomie politique juge la moralité des hommes. Dans le crédit, au lieu de métal et de papier, c'est l'homme lui-­même qui devient le médiateur de l'échange, non pas en tant qu'homme, mais en tant qu'incarnation d'un capital porteur d'intérêts. En se dépouillant de sa forme maté­rielle, le moyen de l'échange a sans doute fait retour à l'homme et s'est réinstallé dans l'homme, mais unique­ment parce que l'homme est lui-même jeté hors de soi et parce qu'il est devenu pour lui-même un être matériel. Ce n'est pas l'argent qui s'abolit dans le système du crédit; c'est l'homme lui-même qui se change en argent. Autre­ment dit l'argent s'incarne en l'homme. L'individualité humaine, la morale humaine se transforment à la fois en article de commerce et en incarnation matérielle de l'ar­gent. Au lieu de l'argent, du papier, c'est mon existence personnelle, ma chair et mon sang, ma vertu sociale et ma réputation sociale qui sont la matière, le corps de l'esprit­, argent (Geldgeist). Le crédit exprime (scheidet) la valeur monétaire non pas en pièces de monnaie mais en mor­ceaux de chair humaine, de cœur humain. A telle enseigne que tous les progrès et toutes les inconséquences au sein d'un faux système sont la suprême régression et la suprême conséquence de l'abjection.

Au sein du système du crédit, la nature aliénée de l'homme s'affirme doublement sous l'apparence de la suprême reconnaissance économique de l'homme:

1) L'opposition entre le capitaliste et l'ouvrier, entre le grand capitaliste et le petit capitaliste, s'accroît puisque le crédit n'est accordé qu'à celui qui possède déjà un avoir, et qui offre au riche une nouvelle chance d'accumulation, tandis que le pauvre voit que toute son existence dépend entièrement du hasard puisque sa vie dépend du bon plaisir et du jugement fortuit du riche.

2) Le faux-semblant, l'hypocrisie et la tromperie réci­proque sont poussés à leur comble; celui qui n'a point de crédit n'est pas seulement qualifié de pauvre; il est aussi jugé moralement comme quelqu'un qui ne mérite ni confiance, ni estime, comme un paria, un mauvais élément; outre les privations, le pauvre subit cette humiliation et il doit s'abaisser à mendier le crédit du riche.

 

3) Grâce à cette existence toute idéale de l'argent, l'homme peut devenir un faux-monnayeur opérant non avec une matière quelconque mais avec sa propre per­sonne : forcé de faire de la fausse monnaie avec sa propre personne, il doit simuler, mentir, etc. pour obtenir du cré­dit. Ainsi le crédit devient aussi bien du côté de celui qui fait confiance que de celui qui en est le bénéficiaire, un objet de trafic, de tromperie et d'abus réciproque.

 

En outre on voit apparaître ici avec éclat qu'à la base de la confiance selon l'économie politique se trouve la pure méfiance - un système qui implique l'examen soup­çonneux, voire l'espionnage des secrets de la vie privée, etc. du demandeur de crédits, ou encore la divulgation de difficultés momentanées, pour éliminer un rival en ébranlant soudainement son crédit, etc. Tout le système des faillites, d'entreprises fictives... Dans le crédit public, l'Etat se, trouve dans la même position que l'homme privé dont il a été question plus haut... Dans le jeu sur les valeurs­papiers de l'Etat, on voit combien l'Etat est devenu le jouet des commerçants, etc.

 

4) Enfin le système du crédit trouve son achèvement dans le système de la banque. Création du banquier, la banque devient un pouvoir public; elle concentre la fortune entre ses mains et s'impose comme l'aréopage éco­nomique de la nation: voilà le digne achèvement du sys­tème monétaire. Puisque dans le système de crédit la reconnaissance morale d'un homme, tout comme la confiance en l'Etat, etc., a reçu la forme du crédit, le mystère qui se cache dans le mensonge de la reconnais­sance morale, à savoir l'infamie immorale de cette mora­lité, tout comme l'égoïsme qui prend l'apparence sublime de la « confiance en 1'Etat », éclatent au grand jour et apparaissent tels qu'ils sont en réalité.

 

4 . L'argent et la possession des valeurs

Du fait qu'il possède la qualité de tout acheter et de s'approprier tous les objets, l'argent est l'objet dont la pos­session est la plus éminente de toutes. L'universalité de sa qualité est la toute-puissance de son essence. II passe donc pour tout-puissant... L'argent est le médiateur entre le besoin et l'objet, entre la vie et le moyen de subsistance de l'homme. Mais ce qui sert de médiateur à ma vie, sert aussi de médiateur à l'existence des autres hommes pour moi. Pour moi, l'argent c'est l'autre homme.

 

Que diantre! il est clair que tes mains et tes pieds

Et ta tête et ton derrière sont à toi;

Mais tout ce dont je jouis allègrement M'en appartient-il moins ?

Si je puis me payer six étalons,

Leurs forces ne sont-elles pas miennes ?

Je mène bon train et suis un gros monsieur, Tout comme si j'avais vingt-quatre pattes. Goethe: Faust (Méphistolès).

 

Shakespeare dans Timon d'Athènes:

« De l'or! De l'or jaune, étincelant, précieux! Non, dieux du ciel, Je ne suis pas un soupirant frivole... Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l'injuste, noble l'infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche... Cet or écartera de vos autels vos prêtres et vos serviteurs; il arrachera l'oreiller de dessous la tête des mourants; cet esclave jaune garantira et rompra les serments, bénira les maudits, fera adorer la lèpre livide, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs; c'est lui qui pousse à se remarier la veuve éplorée. Celle qui ferait lever la gorge à un hôpital de plaies hideuses, l'or l'embaume, la parfume, en fait de nouveau un jour d'avril. Allons, métal maudit, putain commune à toute l'humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations...

 Et plus loin :

Ô toi, doux régicide, cher agent de divorce entre le fils et le père, brillant profanateur du lit le plus pur d'Hymen, vaillant Mars, séducteur toujours Jeune, frais, délicat et aimé, toi dont la splendeur fait fondre la neige sacrée qui couvre le giron de Diane, toi dieu visible qui soudes ensemble les incompatibles et les fais se baiser, toi qui parles par toutes les bouches et dans tous les sens, pierre de touche des coeurs, traite en rebelle l'humanité, ton esclave, et par ta vertu jette-là en des querelles qui la détruisent, afin que tes bêtes aient l'empire du monde.

 

Shakespeare décrit parfaitement l'essence de l'argent. Pour le comprendre, commençons d'abord par expliquer le passage dé Goethe :

 

Ce que je peux m'approprier grâce à l'argent, ce que je peux payer, c'est-à-dire ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l'argent. Ma force est tout aussi grande qu'est la force de l'argent. Les qualités de l'argent sont mes qualités et mes forces essentielles en tant que possesseur de l'argent. Ce que je suis et ce que je puis n'est donc nullement déterminé par mon indivi­dualité. Je suis laid, mais je peux m'acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l'effet de la laideur, sa force repoussante, est annulé par l'argent. Personnelle­ment, je suis perclus, mais l'argent me procure vingt-quatre jambes; je ne suis donc pas perclus. Je suis, méchant, mal­honnête, sans conscience, sans esprit, mais l'argent est vénéré, donc aussi son possesseur. L'argent est le bien  suprême, donc son possesseur est bon; l'argent m'évite en outre la peine d'être malhonnête et l'on me présume hon­nête. Je n'ai pas d'esprit, mais l'argent est l'esprit réel de toute chose, comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d'esprit! De plus, il peut s'acheter les gens d'esprit, et celui qui est le maître des gens d'esprit n'est-il pas plus spirituel que l'homme d'esprit ? Moi qui par l'argent peut avoir tout ce que désire un coeur humain, ne suis-je pas en possession de tous les pouvoirs humains ? Mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ?

 

Si l'argent est le lien qui me relie à la vie humaine, à la société, à la nature et à l'homme, l'argent n'est-i1 pas le lien  de tous les liens ? Ne peut-il pas nouer et dénouer tous les liens? N'est-il pas non plus de ce fait le moyen universel de séparation? Il est la vraie monnaie divisionnaire comme le vrai moyen d'union, la force galvano­(universelle) de la société.

 

Shakespeare fait ressortir surtout deux propriétés de l’argent:

 

1- C'est la divinité visible, la métamorphose de toutes les qualités humaines et naturelles en leur contraire, la confusion et la Perversion universelle des choses; il fait fra­terniser les impossibilités,

2- C'est la prostituée universelle, l'entremetteur universel des hommes et des peuples.

 

La perversion et la confusion de toutes les qualités humaines et naturelles, la fraternisation des impossibilités - la force divine- de l'argent sont impliquées dans son essence en tant qu'essence générique aliénée, aliénante et s’aliénant, des hommes. Il est la puissance aliénée de l’humanité.

 

CE que je ne puis en tant qu'homme, donc ce que ne peuvent toutes mes forces essentielles d'individu, je le puis grâce à l'argent. L'argent fait donc de chacune de ces forces essentielles ce qu'elle n'est pas en soi; c'est-à-dire qu’il en fait son contraire.

 

Si j'ai envie d'un mets ou si je veux utiliser la diligence que je ne suis pas assez fort pour faire le trajet à pied, l'argent me procure le mets et la diligence, c'est­-à-dire qu'il transforme mes désirs en faisant passer leurs objets de la sphère de l'imagination, de la représentation, de la pensée et de la volonté, à l'existence sensible réelle, à la vie, à l'être réel. En tant que cette médiation, l'argent est la force vraiment créatrice.

La demande existe bien pour celui qui n'a pas d'argent, mais sa demande n'est qu'une chose imaginaire qui n'a aucun effet, aucune existence pour moi, pour toi, pour les autres et qui reste donc pour moi une chose irréelle sans objet. La différence entre la demande effective, basée sur l'argent, et la demande sans effet, basée sur mon besoin, ma passion, mon désir, etc., est la différence entre l'Etre et la Pensée, entre la simple représentation existant en moi et la représentation telle qu'elle est pour moi en dehors de moi en tant qu'objet réel.

 

Si je n'ai pas d'argent pour voyager, je n'ai pas le besoin, de voyager c'est-à-dire un besoin réel, se traduisant dans les actes. Si j'ai la vocation d'étudier mais que je n'ai pas l'argent pour le faire, je n'ai pas de vocation d'étudier, c'est-à-dire pas de vocation active, véritable. En revanche, si je n'ai réellement pas de vocation d'étudier, mais si j'en ai la volonté et l'argent, j'ai aussi une vocation effective. L'argent est le moyen et le pouvoir universels; tout en étant extérieurs, sans rapport ni avec l'homme en tant qu'homme ni avec la société en tant que société, ils ne permettent pas moins de transformer la représentation en réalité et la réalité en simple représentation. L'argent transforme les forces essentielles réelles de l'homme et de la nature en représentations purement abstraites et par suite en imperfections, en chimères et tourments, en même temps qu'il transforme les imperfections et chimères réelles, les forces essentielles réellement impuissantes qui n'existent que dans l'imagination de l'individu, en forces essentielles réelles et en pouvoir. Déjà d'après cette définition, il est donc la perversion générale de l'être même de la personne qu'il change en son contraire et lui confère des qualités qui contredisent ses qualités propres.

 

C'est aussi comme une telle force de perversion qu'il apparaît lorsqu'il se dresse contre l'individu et contre les liens sociaux, etc., qui prétendent être des essences pour soi. Il change la fidélité en infidélité, l'amour en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le maître en valet, l'idiotie en intelligence, l'intelligence en idiotie. Traduction active du concept de la valeur dans la réalité, l'argent confond et échange toutes choses, il est la confusion et !a permutation universelle de toutes choses : c'est le monde à l'envers, la confusion et la permutation de toutes les propriétés naturelles et humaines.

 

Qui peut acheter le courage est courageux, même s'il est lâche. Comme l'argent ne s'échange pas contre une qua­lité déterminée, contre une chose déterminée, contre des forces essentielles de l'homme, mais contre tout le monde objectif de l'homme et de la nature, il échange donc, du point de vue de son possesseur, n'importe quelle qualité contre n'importe quelle autre, même contraire, et l'objet qui leur correspond; il est la fraternisation des impossibi­lités. Il force les contraires à s'embrasser.

 

Suppose que l'homme devient humain, suppose que son rapport au monde devient un rapport humain, et tu ne pourras échanger que l'amour contre l'amour, la confiance contre la confiance, etc. Si tu veux jouir de l'art, il te faudra être un homme ayant une culture artistique; si tu veux exercer de l'influence sur d'autres hommes, il te fau­dra être un homme pouvant agir d'une manière réellement animatrice et stimulante sur les autres hommes. Chacun de tes rapports à l'homme - et à la nature - devra être une manifestation déterminée, répondant à l'objet de ta volonté, de ta vie individuelle réelle. Si tu aimes sans pro­voquer d'amour réciproque, c'est-à-dire si ton amour, en tant qu'amour, ne provoque pas l'amour réciproque, si par ta manifestation vitale en tant qu'homme aimant tu ne te transformes pas en homme aimé, ton amour est impuissant - un malheur.

 

5 L'argent comme médiateur

En définissant l'argent comme le médiateur de l'échange, Mill saisit dans son concept l'essence même de la chose. Ce qui constitue l'essence de l'argent n'est pas le fait que la propriété s'aliène en lui; c'est que l'acte ou le mouvement médiateurs, l'activité humaine, sociale par laquelle les pro­duits humains se complètent réciproquement, deviennent étrangers à eux-mêmes et se transforment en propriété d'un objet matériel, extérieur à l'homme: l'argent. En dénatu­rant ainsi cette activité médiatrice, l'homme n'agit plus en tant qu'homme: il renonce à lui-même et se déshumanise. Le rapport même entre les choses, l'activité qui s'exerce sur elles deviennent l'oeuvre d'un être extérieur à l'homme et supérieur à lui. Au lieu que, l'homme soit lui-même le médiateur pour l'homme, c'est un être étranger qui sert de médiateur, et l'homme regarde en lui sa propre volonté, sa propre activité, son propre rapport avec autrui comme une puissance indépendante de lui et des autres.

On comprend dès lors que ce médiateur se change en un véritable dieu. En effet, c'est toujours le médiateur qui règne en maître sur les choses avec lesquelles il m'unit. Son culte devient une fin en soi. Privés de ce médiateur, les objets perdent toute valeur car ils ne valent qu'autant qu'ils sent ses représentants, tandis qu'à l'origine il sem­blait que l'argent n'avait de valeur que dans la mesure où il était leur représentant. Ce renversement du rapport ori­ginel est nécessaire.

Il s'ensuit que ce médiateur forme l'essence de la pro­priété privée qui a renoncé à être elle-même, qui s'est alié­née. Il est la propriété privée devenue étrangère à elle­même, dépouillée d'elle-même. II est la médiation aliénée entre les productions humaines et l'activité aliénée de l'espèce humaine. Tout ce qui relève de l'activité géné­rique dans la production est dès lors transféré à ce média­teur. L'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire considéré en dehors de ce médiateur, devient d'autant plus pauvre que ce dernier devient plus riche.

Le Christ représente originellement : 1.     Les hommes devant Dieu; 2. Dieu pour les hommes; 3. Les hommes pour l'homme.

De même l'argent représente originellement et selon son concept même : 1. La. propriété privée pour la propriété privée; 2. La société pour la propriété privée; 3. La pro­priété privée pour la société.

Mais Christ est le Dieu aliéné et l'homme aliéné. Dieu n'a de valeur que dans la mesure où il représente Christ, et l'homme n'a de valeur que dans la mesure où il représente Christ. II en est ainsi de l'argent.

Pourquoi la, propriété privée doit-elle aboutir à l'argent ? Parce que l'homme, être social, doit échanger et parce que dans le cadre de la propriété privée, l'échange doit aboutir ­à la valeur. Le processus de médiation entre les échangistes n'est pas un mouvement social, humain. Il n'est pas un ra­pport humain, mais le rapport abstrait entre propriétés privées, et ce rapport abstrait est la valeur qui ne devient réellement existante qu'en tant qu'argent. Puisque les échangistes ne se comportent pas en hommes dans leurs rapports mutuels, l'objet perd sa signification de propriété humaine personnelle. Le rapport social de propriété privée à propriété privée est déjà un rapport où la propriété pri­vée est aliénée à elle-même. Ce rapport devenu une réalité existant pour soi, c'est l'argent, par conséquent, l'argent est l'aliénation de la propriété privée, l'abstraction de sa nature spécifique, personnelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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