KARL MARX ET LA CRISE DU CAPITALISME(1)

Publié le par ELMIR

KARL MARX ET LA CRISE DU CAPITALISME

(TEXTES ET DOCUMENTS)

(1)

Depuis sa mort il y a 125 ans, en mars 1883, la bourgeoisie, ses laquais et ses chiens de garde répètent à qui veut l’entendre que Karl Marx est bien mort et que ses idées sont ringardes appartenant au XIXe siècle. Pourtant, aucun de ses détracteurs ne s’est montré capable de réfuter ses analyses du mode de production capitaliste exposées dans le « Capital » Se trouvant dans l’incapacité de se frotter à ce géant de la pensée, la bourgeoisie, aidée par une couche intellectuelle asservie, s’est employée à le discréditer et à entretenir dans les masses, l’amalgame entre marxisme, stalinisme et totalitarisme. Sentant l’imminence de leur déchéance sociale, politique, économique, la vie des palaces et des beaux quartiers, les intellectuels de la bourgeoisie et du grand capital paniquent et sombrent dans la dépression et les crises de nerfs. Il suffit d’observer attentivement leurs comportements lors des débats publics pour voir comment ils essaient, comme par le passé, de dégainer l’arme de la diversion en tirant la dernière cartouche qu’il leur reste dans le fusil: Marx= dictature communiste=Staline=Hitler=Goulag=totalitarisme.

 

Les textes et les documents que nous produisons ici et par la suite montrent d’une façon indiscutable l’actualité de Marx et la pertinence de ses analyses des crises du capitalisme. Car Karl Marx n’était pas seulement un théoricien et un philosophe mais aussi un observateur des grands événements de son époque. Son activité journalistique n’était pas moins importante que ses recherches théoriques et ses connaissances encyclopédiques. La bourgeoisie a tout fait au cours de son histoire pour éviter d’avoir un deuxième et un troisième Karl Marx, car déjà avec un seul elle a le grand mal pour s’en débarrasser à juger le nombre de fois qu’il a été déclaré mort depuis sa mort physique il y a 125 ans.  L’article de Karl Marx que nous produisons ci-après est paru dans le journal américain New York Tribune le 6 décembre 1856. Pour aider le lecteur à comparer avec la crise actuelle et pour bien situer l’article de Marx dans le contexte de l’époque, nous avons procédé à une rétrospective.

 

D’abord, cet article publié dans le New York Tribune le 6 décembre 1856 traduit l’ambiance d’une Europe en proie à des crises économiques chroniques et à des révolutions politiques. L’Europe a connu des crises avant le XIXe siècle mais ces crises étaient dues souvent à une sous-production agricole. Sans la crise agricole qui pointait son nez, la Révolution française serait impensable.  Les crises du capitalisme commencent réellement au début du XIXe siècle, voici leur prdre chronologique :

 

-1816, crise commerciale. Après les guerres napoléoniennes en 1816 , après Waterloo, à l’instar des Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne, victorieuse de Napoléon, avait inondé le continent avec ses produits textiles et mécaniques fabriqués en série et à moindre coût par son industrie après la révolution industrielle de la fin du XVIIIe siècle. Mais face à une Europe appauvrie et dominée par les produits français et belges, le marché s’était montré incapable d’absorber les produits anglais. Du coup, c’est l’engorgement de stocks. La reprise du commerce international a contribué encore un peu plus à l’aggravation de la situation en favorisant l’entrée de produits alimentaires importés : résultat, les prix agricoles anglais chutent. L’affolement, l’inflation et la spéculation créent une ambiance de panique débouchant sur une crise monétaire avec de nombreuses faillites de banques comme c’est le cas aujourd’hui aux Etats-Unis et en Europe. Tous les secteurs de l’économie sont atteints, d’une crise économique aggravée par la mauvaise récolte de 1817. Après quelques années de stagnation industrielle et commerciale, l’Europe assiste à la reprise de con économie. C’est en observant ce phénomène de crise et de reprise que Ricardo avait conclu qu’une crise de surproduction prolongé était impossible, que les surplus seraient épongés et que l’équilibre économique se rétablirait de lui-même.

 

-1825, une nouvelle crise, une crise boursière celle-là, partie de Londres à la suite de spéculations hasardeuses des banques en Amérique latine. La hausse des taux d’escompte freine le crédit et l’investissement entraînant une grave récession du textile et du commerce anglais. Ce sont les Etats-Unis qui avaient été atteints devant l’impossibilité d’exporter leurs cotons.

 

-1836-1839, crise financière frappant la Grande-Bretagne et les Etats-Unis après des spéculations hasardeuses  au Portugal et en Espagne et une hausse du prix du coton.

 

-1846-1851, une période de longues dépressions provoquées par une crise agricole due à la maladie des pommes de terres en Irlande, les mauvaises récoltes de coton aux Etats-Unis, la hausse des prix des céréales suite au gel des emblavures en Europe durant l’hiver 1846-1847. cette crise agricole sera doublée d’une crise financière en Europe et aux Etats-Unis provoquée par l’assèchement du crédit conduisant les compagnies ferroviaires à la faillite. Puis la crise financière finit par induire tout naturellement une crise industrielle car la consommation s’arrête faute de pouvoir d’achat des particuliers.

 

-1857, première crise de surproduction agricole. Le blé américain ne s’exporte concurrence par les bonnes récoltes européennes et la reprise des livraisons russes de blé après la guerre de Crimée.  Pour acheter leurs produits manufacturés à l’Europe, les banques américaines ont dû emprunter massivement aux banques anglaises. Une crise du crédit s’enclenche suite à la spéculation.

 

-1866, crise financière généralisée provoquée par l’arrêt de l’approvisionnement de l’Europe par le coton américain après cinq années de guerre de Secession, obligeant ainsi les industries européennes à se tourner vers l’Inde et l’Egypte. Du coup, pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, et les Etats européens et les Etats-Unis se trouvent touchés par une grave crise financière due à l’internationalisation du capital et l’extension des aires d’approvisionnement.

 

- 1873, crise de surproduction doublée d’une crise financière due à l’arrivée sur le marché de nouveaux concurrents, l’Allemagne, les Etats-Unis et l’Italie. L’origine de la crise est industrielle due à uen surproduction généralisée des industries textiles et sidérurgiques. La crise financière a pour origine la banqueroute espagnole, la suspension des paiements des dettes turques et les difficultés d’Amérique latine et la Russie. D’où une chute brutale des prix et corollaire des prix, des salaires et des profits.

 

Pour surmonter ces crises, les fades Simiand, Kondratieff, Schumpeter et Juglar parlent de cycles et de fluctuations comme leurs compères, les keynésiens qui pensent à tort d’avoir résolu la crise de 1929 une politique de la relance de la demande et des grands travaux du New Deal. Ces économistes vulgaires s’inspirent des principes de l’homéostasie et de la cybernétique pour expliquer les crises du capitalisme. Leurs théories du cycle et des fluctuations sont trop statiques et trop simplistes pour expliquer les crises du capitalisme conçues, à l’instar du corps humain, en termes de normal et de pathologique. Le système capitaliste est ainsi présenté comme un corps humain où à la maladie se succède la santé, et où après une période de « surmenage »(lire surproduction), il y a la purge où les choses reviennent à leur équilibre initial. Malheureusement, la réalité est tout autre, car historiquement parlant, ce sont l’impérialisme (Conférence de Berlin convoquée par Bismarck pour coloniser le continent africain), et les deux guerres mondiales du XXe siècle qui ont permis au capitalisme de résoudre ses contradictions et de surmonter ses crises chroniques et cycliques.  À ce jour, Le tribut payé par l’humanité depuis le début du XIXe siècle se révèle trop lourd. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si les hommes sont toujours prêts à se sacxrifier et à commetre l’homicide collectif pour sauver quelques profiteurs et quelques exploiteurs ou s’il faut choisir une autre voie et un autre système de production et de consommation susceptibles de rendre aux hommes leur dignité et à la nature sa place de terre nourricière et de protectrice du genre humain. C’est aujourd’hui ou jamais de choisir l’une ou l’autre voie, sinon demain sera trop tard.

 

FAOUZI ELMIR

 

 

La crise en Europe au XIXe siècle

Karl Marx, New York Tribune, 6 décembre 1856.

 

Les nouvelles qui nous sont parvenues cette semaine par les deux vapeurs arrivés d'Europe semblent manifestement différer l'effondrement définitif de la spéculation et des jeux en bourse que les hommes des deux côtés de l'Océan voient venir instinctivement comme dans l'attente d'un destin irrémédiable. Cet effondre­ment est certain, même s'il est différé. En fait, le caractère­ chronique que l'actuelle crise financière a pris ne fait qu'annoncer une issue encore plus violente et désastreuse de cette crise. Plus la crise sera longue, plus les comptes seront sévères. L'Europe se trouve en ce moment dans la situation d'un homme au bord de la banqueroute qui est obligé, à la fois de continuer à exercer toutes ses entreprises qui l'ont amené à la ruine à saisir tous les moyens désespérés possibles avec lesquels il espère différer et empêcher l'ultime krach effroyable, Les hommes d'affaires lancent des appels aux actionnaires qui n'ont pas encore payé complè­tement leurs actions, celles-ci n'étant que du capital sociétés fictives, D'énormes sommes d'argent comp­tant sont investies en spéculations, dont elles ne pour­ront jamais plus être retirées, tandis que le taux d'intérêt élevé - actuellement de 7% à la Banque d'Angleterre - est de même un sévère annonciateur du Jugement imminent.

 

Même si les manipulations financières que l'on tente en ce moment, étaient couronnées du plus grand succès. il est impossible que les innombrables spéculations en bourse puissent se poursuivre encore davantage sur le continent. Dans la seule Rhénanie, il y a 72 nouvelles sociétés minières avec un capital d'actions de 79 797 333 thalers. En ce moment même, le Crédit mobilier autrichien, ou mieux le Crédit mobilier français en Autriche rencontre les pires difficultés dans sa tentative d'obtenir le paiement du second versement sur ses actions, étant donné qu'il est paralysé par les mesures du gouvernement autrichien visant la reprise des paiements au comptant. L'argent à payer au Trésor impérial pour l'achat des chemins de fer et des mines doit, selon les termes du contrat, être payé en espèces sonnantes et trébuchantes; ce qui aura pour consé­quence un drainage des ressources du Crédit mobilier de plus de 1000 000 dollars par mois jusqu'en février ­1858. Par ailleurs, les difficultés monétaires des entre­prises de chemin de fer sont si durement éprouvées en France que le réseau Grand-Central s'est vu contraint de licencier cinq cents fonctionnaires et cinq mille ouvriers sur la ligne de Mulhouse et que la société ferroviaire Lyon-Genève a dû restreindre, sinon interrompre ses activités. L'Indépendance Belge a été par deux fois saisie en France, parce qu'elle rapportait ces faits. À propos de l'irritabilité du gouvernement français, voici quelques mots intéressants qui ont échappé à M. Petit, le représentant du procureur général lors de l’ouverture de la session des tribunaux parisiens : « Examinez les statistiques, et vous y apprendrez quelque chose d'intéressant sur les tendances actuelles du commerce. Le nombre des faillites augmente d'année en année; en 1851, il y en avait 2 305; en  1852, 2 478; en 1853, 2  671, et 1854, 3 691. Cette élévation se constate pour les banqueroutes aussi bien frauduleuses que simples. Les premières ont augmenté depuis 1851 de 66 %, et les secondes de 100 %. Les falsifications portant sur la qualité et la quantité des marchandises vendues ainsi que l'utilisation de faux poids et mesures ont augmenté des proportions effrayantes. En 1851, nous en avons 1 717 cas, en 1852, 3 763 et en 1854, 7 831. »

Et pourtant la presse britannique nous assure que ces phénomènes démontrent que le pire est passé dans la rise sur le continent. Mais nous aurions le plus grand mal à démontrer cette issue heureuse par des arguments convaincants. Nous ne les trouvons pas dans le relèvement du taux de l'escompte à 7 % par la Banque d'Angleterre: pas plus que dans le dernier bulletin de la Banque de France qui non seulement laisse clairement percevoir qu'il a été truqué, mais montre même assez clairement que la Banque, malgré plus fortes restrictions des emprunts, des prêts, des escomptes et de l'émission de billets de banque n'a pas en mesure de freiner l'hémorragie des métaux précieux ou d'éviter l'agio sur l'or. Mais quoi qu'il qu’il en soit, il est certain que le gouvernement français ne partage nullement les perspectives optimistes qu'il s’efforce soigneusement de répandre à l'intérieur et à l’extérieur. On sait à Paris que l'Empereur, au cours de ces dernières six semaines n'a pas reculé devant les plus étonnants sacrifices d'argent pour maintenir la rente au-dessus de 66 %, étant donné qu'il a non seu­lement la conviction, mais encore la ferme superstition que la chute en dessous des 66 % sonnerait le glas de son Empire, Manifestement l'Empire français se distingue du Romain en ceci: l'un craignait sa mort de l’avance des barbares, l'autre du recul des spéculateurs bourse.

Publié dans CRISE

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