LE DOGME LIBERAL ET LA NATIONALISATION DE FANNIE ET D FREDDIE

Publié le par ELMIR

LE DOGME LIBÉRAL ET LA NATIONALISATION DE FANNIE ET DE FREDDIE  

 

La nationalisation des deux géants américains de refinancement hypothécaire, Fannie Mae et Freddie Mac, met à rude épreuve le dogme libéral. L’intervention du trésor américain pour sauver d’une faillite annoncée ces deux sociétés financières privées montre la sénilité du capitalisme qui ne doit sa survie qu’à l’État qui devient le dernier recours quand les intérêts du capital sont en jeu. Cette nationalisation de Fannie et de Freddie serait passée inaperçue si elle n’avait pas lieu, aux Etats-Unis, ce temple du libéralisme économique et la patrie de la libre entreprise. Si l’on suit les enseignements de la doctrine du laisser-faire, l’annonce de la nationalisation de Fannie et Freddie aurait dû susciter un tollé général et une réprobation mondiale pour atteinte aux sacro-saintes lois du marché. Or, la décision du trésor américain de nationaliser Fannie et Freddie a été accueillie avec soulagement et euphorie par les capitalistes du monde entier à juger par la remontée spectaculaire des principales bourses mondiales (à la bourse de New York, le Dow Jones + 2,58% ; bourse de Paris, +3,42% ; Bourse de Londres,  4% ; Bourse de Francfort, 2,22% ; Bourse de Madrid, 3,72% ; Bourse de Bruxelles, +4,40%. L’indice SP de Milan + 3,13% ; Bourse d’Amsterdam, +2,46%).

 

Pour rafraîchir la mémoire de nos archéo-libéraux atteints de cette maladie incurable qu’est l’amnésie, la nationalisation de Fannie et de Freddie intervient quelques jours avant le 35ème anniversaire du coup d’Etat d’Augusto Pinochet au Chili et l’assassinat de Salvador Allende le 11 septembre 1973 au palais de la Moneda. L’évocation de cette date anniversaire n’est guère fortuite, car ce sont la réforme agraire et la nationalisation du secteur bancaire et financier qui ont incité les Etats-Unis à renverser le gouvernement socialiste démocratiquement élu par le peuple chilien et à assassiner Salvador Allende. La réforme agraire confiée alors au ministre de l’Agriculture Jacques Chonchol avait pour but de redistribuer des terres à des paysans pauvres et la nationalisation du secteur bancaire était destinée à juguler une inflation galopante. Politiquement, en agissant ainsi, le gouvernement socialiste d’Allende a heurté de plein fouet les intérêts des multinationales américaines dans les mines de cuivre et dans le secteur bancaire et financier sans parler de l’opposition des grands propriétaires terriens notamment les éleveurs à la réforme agraire de Chonchol.

 

Pour sauver les intérêts capitalistes de Fannie et de Freddie, les contribuables américains devraient débourser quelques 200 milliards de dollars(100 milliards pour chacun des deux établissements). Alors que ce même gouvernement américain n’a rien fait pour empêcher l’expulsion de leurs logements, des millions de propriétaires insolvables à qui les banques avaient généreusement consenti des prêts tout en sachant qu’ils seraient incapables de faire face à leurs engagements du fait de la précarité de leur situation sociale et économique. Ces nouveaux spoliés viendront grossir encore un peu plus la déchetterie sociale produite par la loi de la jungle capitaliste. Car, souvenons-nous, si l’on remonte à l’origine des problèmes de Fannie et Freddie, on trouve d’abord la crise immobilière du sub-prime due à l’incapacité des emprunteurs à rembourser leurs dettes. L’insolvabilité des propriétaires est elle—même la conséquence de la précarisation des conditions du travail aux Etats-Unis (travaux précaires et sous-payés) entraînant un phénomène de paupérisation généralisé qui frappe de plein fouet non seulement les couches inférieures de la société américaine mais les classes moyennes. Mais cette précarisation du travail et cette paupérisation ne sont pas des phénomènes tombés du ciel du jour au lendemain; elles sont le produit d’une volonté politique et des orientations économiques inspirées par des considérations idéologiques, le libéralisme économique et le libre jeu du marché, notamment la thèse républicaine classique dite « trickle down theory » selon laquelle il faut aider les riches à s’enrichir car la relance de l’activité économique dépend intrinsèquement de l’enrichissement des plus riches dans la société. C’est ce qu’a fait le républicain et le père de la révolution conservatrice américaine, Ronald Reagan en arrivant au pouvoir en 1981. La crise immobilière du sub prime et la faillite de Fannie et de Freddie sont en réalité les conséquences directes d’une idéologie et d’une politique mise en œuvre depuis plus d’un quart de siècle. Ce qui empêche les Américains de voir réellement l’étendue des dégâts provoqués par les orientations ultralibérales de leurs gouvernements successifs, ce sont les cartes de crédit qu’ils ont en poche que ils sont le peuple le plus endetté de la planète.  

 

La nouvelle politique économique d’inspiration libérale ne date pas de l’ère Reagan, elle remonte au début des années 1960 quand les dictatures militaires d’Amérique latine, Brésil, Argentine, Uruguay, Chili après 1973 avaient mis en place des politiques économiques inspirées par les idées des nouveaux économistes américains et par le monétarisme de Milton Friedman (voir notre article, berceau du libéralisme, les dictatures militaires d’Amérique latine). Les dictatures militaires d’Amérique allaient servir de modèle pour les Etats capitalistes d’Europe et des Etats-unis. C’est l’arrivée au pouvoir en 1979 en Grande Bretagne de Madame Thatcher qui annonce le déferlement libéral dans le monde occidental. Malgré sa réputation de dame de fer et de ses méthodes répressives et brutales contre les mineurs grévistes, des libéraux s’étaient élevés contre Madame Thatcher pour lui reprocher son manque de fermeté. C’est le cas de Friedrick von Hayek qui a critiqué le premier ministre britannique pour sa « mollesse » et pour n’avoir pas été assez répressif à l’égard des syndicats ouvriers anglais. En 1981, bousculé par l’affaire des otages américains à Téhéran, Jimmy Carter perd les élections au profit du républicain Ronald Reagan qui met en place une nouvelle politique économique d’inspiration ultra-libérale.     

 

L’année 1981, c’est l’année de l’arrivée du Républicain Ronald Reagan au pouvoir aux Etats-Unis et pour mémoire celle du socialiste Mitterrand en France. Le point commun entre Reagan et Mitterrand, c’est que les deux voulaient rompre avec le passé et avec les politiques économiques de leurs prédécesseurs. Reagan et son équipe ont tenu leurs promesses alors que la mitterandie n’a fait que renforcer le capitalisme en France et en Europe. Fermons cette courte parenthèse. Quand Reagan prend possession du bureau ovale de la Miaon Blanche, il avait emmené dans ses bagages, à l’instar de Pinochet au Chili, une équipe de jeunes théoriciens adeptes de l’archéo-libéralisme de l’Ecole de Chicago et du monétarisme de Milton Friedman. La nouvelle politique économique de l’ère Reagan s’inspire de la théorie de l’offre(Supply side economics). qui repose sur quelques idées simples pour ne pas dire simplistes. Pour relancer l’activité économique, il faut stimuler la production (l’offre) en encourageant les particuliers et les entreprises à produire et à investir par le biais d’une réduction d’impôts (l’équivalent français, le bouclier fiscal de Sarkozy). Les pertes des recettes fiscales de l’État sont compensées par la réduction de son train de vie et de ses interventions de toute nature, ce qui a pour effet d’accélérer la croissance. Le maître d’œuvre de cette politique fut un jeune archéo-libéral nommé directeur de budget, David Stockman. Prélude à la mise en œuvre de sa politique économique, Reagan annonce une réduction de la fiscalité car, croyait-il, que la charge fiscale était trop lourde aux Etats-Unis.( Sarkozy et Fillon ont dit et disent la même chose aujourd’hui en France). Les nouvelles dispositions fiscales relatives aux entreprises et aux particuliers ont été signées le 13 août 1981 comportant des allègements d’impôts pour les personnes physiques et pour les entreprises.

 

Pour compenser les pertes des recettes fiscales de l’État, la première mesure prise par l’administration Ronald Reagan est une réduction drastique dans les dépenses sociales en posant des règles d’attribution beaucoup plus contraignantes qu’à l’époque du New Deal notamment pour obtenir des: bons alimentaires, des repas gratuits à certains écoliers, des prêts aux étudiants, une retraite complémentaire, et des subventions médicales. D’autres réductions substantielles ont été décidées dans d’autres domaines comme le transport, la poste, la recherche scientifique(à l’exception de la recherche militaire), l’infrastructure routière etc. Passée l’euphorie du début, l’équipe gouvernementale a dû déchanter car le déficit budgétaire n’a cessé de se creuser et le premier à critiquer les limites de la nouvelle politique économique de Reagan n’était autre que le directeur du budget en personne, David Stockman qui avait suggéré dans un article que le programme gouvernemental n’était pas de nature à réduire le déficit budgétaire mais seulement à enrichir les plus riches. Finalement, l’histoire lui a donné raison à juger par les inégalités sociales qui se sont amplifiées depuis 25 ans et d’après les études réalisées sur la pauvreté aux Etats-Unis, le nombre de pauvres au augmenté de 26% entre 2000 et 2005, ce qui représente un pourcentage assez élevé pour un Etat aussi riche et aussi développée que les Etats-Unis. Les conditions de vie d’un pauvre américain, noir ou blanc, habitant à Harlem ou à Chicago sont pratiquement les mêmes que celles d’un habitant du Bangladesh, le pays le plus pauvre du monde. 

 

Comme les années précédentes, l’année 1981 se termine aux Etats-Unis par une récession frappant notamment les deux secteurs clés de l’économie américaine, l’automobile et le bâtiment. Profitant de la récession et de la politique de réduction des dépenses sociales, l’administration Reagan et le patronat ont saisi une occasion en or pour frapper un grand coup et pour modérer les revendications salariales marquant ainsi le commencement du démantèlement de tous les acquis sociaux obtenus notamment en matière de protection sociale et droits sociaux depuis la période du New Deal. La crise était alors une chance à saisir et une aubaine pour les capitalistes du monde entier qui ont trouvé la parade pour mener une offensive idéologique d’une grande ampleur avec à la clé la réhabilitation de la loi du profit, la restauration d’un capitalisme discrédité et des hiérarchies contestées et l’envoi aux oubliettes de l’histoire toutes ces sources d’intolérables ponctions sur les profits et sur le capital et qui entravent le bon fonctionnement de la sainte loi du marché : le droit au travail(en le remplaçant par le droit du travail dans le projet du traité constitutionnel européen), la priorité au plein emploi, la croissance régulière du pouvoir d’achat des salariés, la protection contre les licenciements, le salaire minimum, l’essor des services publics et des garanties sociales. Grâce à Ronald Reagan et ses huit ans de pouvoir aux Etats-Unis, l’archéo-libéralisme de l’école de Chicago a trouvé un puissant levier médiatique et politique pour inoculer son venin dans le monde entier en réussissant à convaincre la terre entière que le salut des hommes passe désormais par l’enrichissement des plus riches et par l’appauvrissement de l’écrasante majorité de la population. Il ne suffit pas de convaincre les récalcitrants, c’est-à-dire les communistes et les marxistes, il fallait passer à l’acte et mettre en place les mesures nécessaires pour l’épanouissement du grand capital. Pour ce faire, en même temps que l’offensive idéologique des archéo-libéraux, faire sauter des verrous et le premier verrou à faire sauter était le démantèlement de l’Etat-providence. Les boîtes de communication et les instituts de marketing politique ont forgé le mot réforme. Ainsi le mot réforme est-il devenu la nouvelle symphonie du monde politico médiatique. mais que signifie au juste le mot réforme dans la bouche d’un archéo-libéral ? Réformer quoi ? Réformer l’Etat pour rendre plus de services aux citoyens ? Ou plutôt démanteler un type d’Etat qui a trop gâté les pauvres et les chômeurs en leur donnant de temps en temps quelques miettes pour calmer la tension haineuse de la déchetterie sociale qui regarde impuissante tous ces objets crachés par l’industrie, alignés à perte de vue dans les magasins sans pouvoir les acquérir faute de salaire suffisant ou de revenu ?

 

A vrai dire, la bête noire de l’archéo-libéral n’est pas l’État lui-même avec sa police, son armée et ses écoles, car la classe capitaliste a toujours besoin de ces appareils répressifs et idéologiques pour maintenir et perpétuer sa domination sur l’ensemble de la société. L’archéo-libéral a donc toujours besoin de l’Etat-gendarme pour bien protéger les privilèges de la propriété capitaliste. Pour la circulation des hommes et des marchandises, un archéo-libéral a aussi besoin d’un Etat-entrepreneur chargé de la construction des voies de communication entre les différents points des territoires. Mais le vrai cauchemar de l’archéo-libéral, c’est l’Etat appelé l’Etat-providence qui distribuait jadis périodiquement quelques subsides aux pauvres et qui donnait de temps en temps des miettes à la déchetterie sociale que l’on peut comparer sans hésitation à la déchetterie des produits radioactifs rejetés par les centrales nucléaires. Il ne faut pas rêver si l’Etat distribue de l’argent aux pauvres et aux chômeurs, c’est tout simplement pour acheter la paix sociale et pour empêcher au bout du compte l’intolérable atteinte aux droits de la propriété capitaliste. Si notre archéo-libéral manifeste tant de haine à l’égard de l’Etat-providence, c’est parce qu’il pense à juste titre que ce sont ses impôts qui servent à entretenir le « niveau de vie » des pauvres et des spoliés par la loi de la jungle capitaliste. Mais là où notre archéo-libéral se trompe et il ne voit pas plus loin que son nez, ce n’est la maudite somme qu’il verse tous les ans au fisc qu’il faudra payer pour empêcher la horde des « délinquants » pour reprendre un jargon médiatique à la mode mais mille fois la somme acquittée. Que notre archéo-libéral fasse bien ses calculs s’il avait à payer lui-même des milices privées pour protéger ses biens et sa précieuse propriété, il ne tardera pas sans doute à se faire raison et à trouver finalement dans la politique de redistribution( des miettes) de l’Etat-providence à la fois son compte et son compte bancaire.

 

Dans la ligne de mire de l’offensive idéologique menée par les archéo-libéraux depuis le début des années 1980, ce n’est donc pas l’État en tant tel avec sa police, son armée, ses écoles d’endoctrinement des enfants dès l’âge de deux ans et sa politique d’aménagement des territoires, mais seulement l’Etat qui prodigue de l’assistance aux classes exploitées de la société. C’est Milton Friedman lui-même qui confirme que le problème le plus délicat pour un libéral (mais pour nous pour un archéo-libéral) est celui de l’assistance. Pour un autre grand nom de l’archéo-libéralisme, Clement Colson, l’assistance a des effets pervers pour trois raisons : 1) elle favorise une croissance exagérée de la population ; 2) elle contrarie la loi de la sélection naturelle ; 3) elle représente une charge trop lourde pour la partie aisée de la population due à une fiscalité trop lourde.

 

En définitive, en suivant le raisonnement de nos archéo-libéraux, la nationalisation de Fannie et de Freddie n’est guère une aberration idéologique, car l’ennemi à abattre n’est ni l’État répressif qui utilise l’armée et la police pour protéger les privilèges de la propriété capitaliste ni l’Etat qui intervient pour protéger les intérêts capitalistes malmenés par les contradictions du mode de production capitaliste. Les archéo-libéraux sont seulement contre un certain type d’Etat, en l’occurrence l’Etat-providence qui donnait de temps en temps des miettes et des subsides à la déchetterie sociale. L’euphorie des bourses mondiales provoquée par l’annonce de la nationalisation de Fannie et de Freddie confirme l’idée que l’archéo-libéral n’est pas hostile à l’intervention de l’Etat quand il vient au secours des intérêts capitalistes. Rêvons un peu et imaginons ce que seraient les réactions des bourses mondiales si le Secrétaire d’État au trésor annonçait la décision du gouvernement fédéral de distribuer 200 milliards de dollars(la somme affectée à Fannie et Freddie) aux 80 millions d’américains vivant au dessous du seuil de la pauvreté. Sans doute, le champagne coulera-t-il à flot dans les rues pauvres de Harlem et de Chicago et les habitants de ces quartiers sauront sûrement apprécier ce cadeau tombé du ciel. Mais en attendant ce miracle, ils vont devoir continuer à vivre dans la dure réalité que leur impose la loi de la jungle capitaliste.

 

 

FAOUZI ELMIR

 

Mots-clés : nationalisation Fannie et Freddie, libéralisme, politique économique, Ronald Reagan,

 

Prochain article ; Elections américaines, LES DEUX PARTIS UNIQUES   

 

 

 

 

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