PRAGUE-TSKHINVALI: LE BAL DES HYPOCRITES

Publié le par ELMIR

PRAGUE AOÛT 1968 -TSKHINVALI AOÛT 2008 :

LE BAL DES HYPOCRITES

 

« A l’heure où nous terminons la rédaction cet article, nous apprenons que la Fédération de Russie reconnaît officiellement, par la voix de son président Dimitry Medvedev, l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. L’indépendance de ces deux enclaves géorgiennes qui était prévisible après l’indépendance du Kosovo le 17 février dernier, la défaite de l’armée géorgienne et la fragilisation du régime félon de Mikhail Saakhachvili. Cette reconnaissance est aussi un véritable défi lancé aux Etats-Unis et à l’Union européenne embourbés dans les deux guerres d’Irak et d’Afghanistan et dont les dirigeants ne pensaient pas que les Russes allaient prendre leur revanche aussi vite après l’indépendance du Kosovo. C’est donc une affaire à suivre dans les prochaines semaines et les prochains mois…)

 

La commémoration cette année du 40ème anniversaire de l’entrée à Prague le 21 août 1968 des troupes du pacte de Varsovie à Prague prend un relief particulier, car elle coïncide avec une guerre dans le sud Caucase, entre la Russie et la Géorgie. Dans la nuit du 7 au 8 août 2008, au moment de l’ouverture de la cérémonie des Jeux olympiques de Beijing, l’armée géorgienne donna l’assaut contre Tskhinvili. la capitale de l’Ossétie du Sud, une enclave russophone située sur le territoire géorgien, peuplée de 70 000 habitants jouissant d’une autonomie régie par une série d’accords conclus sous l’égide de l’OSCE, de l’ONU, de l’Union européenne datant de la dernière année de l’Union soviétique. L’attaque menée par des chars, de l’artillerie et des véhicules aériens israéliens sans pilotes Hermes-450 et Skylark ont visé des installations civiles, des hôpitaux et l’université. Dans sa riposte, la Russie a repoussé l’armée géorgienne mise en déroute et occupé une partie des territoires de la Géorgie. Cette guerre éclair a entraîné la mort d’environ 1200 personnes, le déplacement de 34 000 ossètes et la mort de 24 militaires russes appartenant à la force de maintien de la paix mise en place par l’accord de 1992. Selon certaines sources, cette offensive de l’armée géorgienne sur l’Ossétie du Sud était planifiée depuis un an pour faire rentrer les forces de l’OTAN dans les eaux de la mer noire. Bien que celle-ci n’ait pas pris directement part aux opérations militaires, les conseillers militaires américains et israéliens ont activement participé à l’entraînement et à l’équipement de l’armée géorgienne. L’objectif principal était de permettre à la Géorgie de rétablir son contrôle politique sur l’Ossétie du sud et l’Abkhazie dans la persepctive de son adhésion à l’OTAN. Car, l’une des conditions requises pour faire partie de l’OTAN, est la souveraineté de l’Etat candidat sur l’ensemble de ses territoires. C’est cette condition de souveraineté complète qui manque actuellement à la Géorgie et qui a motivé l’attaque de l’armée géorgienne sur l’Ossétie du Sud.

 

Cette offensive géorgienne sur l’Ossétie du sud qui est extrêmement meurtrière n’a apparemment pas ému la conscience occidentale et elle n’a pas bouleversé les opinions publiques de l’Ouest. Alors que, pour ceux qui ont vécu les événements de Prague en 1968, se souviennent encore du tollé général et de la réprobation des gouvernements occidentaux. La mise en parallèle entre Prague de 1968 et Tskhinvili de 2008, c’est que l’entrée des troupes du pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie s’est opérée sans désordre et sans effusion d’une seule goutte de sang alors que l’assaut de la Géorgie sur l’Ossétie du Sud a entraîné au moins un millier de morts, des dizaines de milliers de déplacés et d’importants dégâts matériels. Nous n’avons pas entendu les gouvernements des Etats-Unis et d’Europe condamner l’attaque militaire de la Géorgie sur l’Ossétie du Sud dont l’autonomie est pourtant régie par des lois et des règlements régionaux et internationaux alors que ces mêmes États et ces mêmes gouvernements avaient aussitôt crié à l’époque à la violation flagrante de la souveraineté nationale de la Tchécoslovaquie, un État, membre de l’ONU. Dans le concert des condamnations de l’intervention communiste en Tchécoslovaquie, il y avait bien sûr les partis de droite et les partis socialistes, ce qui est normal pour ces partis politiques ardents défenseurs des intérêts du grand capital mais aussi, ce qui est le plus consternant,  les partis communistes italiens, français et espagnols. Les événements de Prague de 1968 avaient provoqué des remous au sein même du bloc communiste comme la Roumanie qui avait critiqué l’action des cinq membres du pacte de Varsovie et l’Albanie qui avait annoncé le 13 septembre 1968 son retrait pur et simple de l’alliance.   

 

COMMENT INTERPRÉTER LES ÉVÈNEMENTS DE PRAGUE DE 1968 ?

 

La version officielle des événements de Prague de 1968 raconte ceci. Le dirigeant communiste Alexander Dubceck qui succède à Novotny fait adopter le 9 août 1968 par le présidium un projet de révision des statuts du parti communiste tchécoslovaque pour donner aux militants un certain nombre de libertés telles que le vote secret lors de l’élection de tous les organes du parti, le droit d’expression avec franchise et sens critique dans la presse du parti, le droit d’inscription des points de vue de minoritaires aux procès-verbaux etc. C’est la version officielle que l’on trouve habituellement dans les manuels d’histoire et que l’on a entendu ces jours-ci sur les ondes des radios et de la télévision. À n’en pas douter, cette manière de présenter les choses vise à faire croire aux opinions publiques des Etats capitalistes de l’Ouest que les démocraties populaires d’Europe de l’Est sont des systèmes politiques liberticides, totalitaires, des dictatures qui réprimaient les libertés publiques et qui empêchaient leurs citoyens de s’exprimer librement.

 

En pleine guerre russo-géorgienne, nous avons eu droit à une série d’émissions consacrées aux événements de Prague de 1968. Ce qui a retenu notre attention, c’est la sémantique employée par les mass-medias de l’époque et par celles d’aujourd’hui. Lles deux termes qui reviennent souvent dans les commentaires sur les interventions des communistes à Budapest en octobre 1956, à Prague en août 1968 et en Afghanistan en 1980, sont invasion et occupation. Nous avons pu ainsi remarquer que les appareils officiels de propagande ont pris l’habitude de présenter les interventions militaires du pacte de Varsovie comme une invasion et comme occupation de territoire d’un État tiers. Nous avons entendu les commentateurs de l’époque et ceux d’aujourd’hui dire que les États communistes étaient des États envahisseurs et des forces occupantes. Mais nous n’avons jamais entendu une seule fois le mot occupation ou invasion quand ils s’agit des Etats de l’Ouest. Les interventions des États occidentaux et leurs milliers de bases militaires qui prennent le monde entier en filet sont censées être faits à la requête des gouvernements et en vertu des accords de coopération militaire conclus librement entre les deux parties. Si l’on examine les conditions d’intervention des cinq Etats membres du pacte de Varsovie à Prague en 1968, on constate que l’entrée de leurs troupes était parfaitement légale renvoyant à des dispositions inscrites et prévues dans les statuts de l’alliance. Le pacte de Varsovie étant par ailleurs une organisation juridiquement reconnue par l’ONU et ses activités n’avaient rien d’illégal. Les clauses prévues dans les statuts de l’alliance obligent les États membres à se prêter aide et assistance mutuelle en cas de menace intérieure ou d’agression étrangère directe ou indirecte. Les statuts de l’OTAN ou de n’importe quelle organisation de coopération militaire, économique ou politique prévoient de telles dispositions et les conditions de leur mise en œuvre, notamment la coopération et l’assistance mutuelle entre les États membres en cas de menace ou d’agression. Pourquoi les membres du pacte de Varsovie n’auraient-ils pas le droit d’invoquer les clauses d’assistance et de coopération militaire prévues dans les statuts de leur alliance pour intervenir militairement sur les territoires de l’un des États membres? Car la raison invoquée par les cinq membres du pacte de Varsovie qui étaient intervenus à Prague en 1968 est l’« agression indirecte ». Pourquoi une telle raison ne serait-elle suffisante pour motiver l’intervention militaire des membres du pacte de Varsovie à Prague en 1968? Après tout, tout le monde est d’accord pour reconnaître que le pacte de Varsovie a été créé pour être le pendant de l’OTAN dont la création en 1949 était exclusivement destinée à lutter contre le communisme international. Pourquoi, pour se défendre contre l’oncle SAM, les États communistes n’auraient pas le droit et le devoir de se doter d’une organisation militaire capable de s’opposer aux stratégies d’attaque et de déstabilisation des forces ennemies intérieures et extérieures?

 

Les interventions françaises en Afrique ont toujours été justifiées par des accords de coopération conclus entre l’ancienne puissance coloniale et les gouvernements africains, pourquoi l’intervention des membres du pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie en 1968 serait-elle une invasion ou une occupation de territoire d’un Etat tiers. Pourquoi les interventions militaires françaises au Tchad et au Zaïre(Kolwezi) ne porteraient-elles pas atteinte à la souveraineté d’Etats souverains, membres à part entière de l’ONU dont les territoires ont été violés et occupé par des forces étrangères? En quoi l’opération aéroportée de Kolwezi était-elle différente de l’intervention du pacte de Varsovie à Prague en août 1968 pour ne pas soulever le tollé général semblable à celui de Prague en 1968 et pour n’avoir pas commémoré le 19 mai 2008, le 30ème anniversaire de kolwesi  une opération aéroportée au cours de laquelle la légion étrangère avait sauté sur cette ville minière au sud-ouest du Zaïre investie par les hommes du général Nathanël M’Bumba ? À l’approche du 19 mai 2008, personne n’a entendu pas parler du 30ème anniversaire du débarquement de l’armée française à Kolwesi le 19 mai 1978 alors qu’un mois avant le 21 août 2008, nous avons eu droit à des dizaines d’heures de radios et de télévision consacrées aux événements de Prague du 21 août 1968.

 

PACTE DE VARSOVIE ET LA POLITIQUE DE « CONTAINMENT »

 

Pour comprendre les raisons qui ont motivé les interventions militaires de l‘lUnion soviétique et des membres du pacte de Varsovie, il faut rappeler quelques faits passés sous silence par les appareils de propagande aux Etats-Unis et en Europe. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis cherchaient à renverser les régimes politiques des démocraties populaires, car les dirigeants américains de l’époque n’ont jamais voulu reconnaître le statu quo en Europe de l’Est. Dès 1945, Truman et Dwight Eisenhower ont mis en place des agences de propagande dont la mission était de combattre l’Union soviétique. En janvier 1946, la CIA était créée avec pour tâche de financer et d’encourager les actions subversives à l’intérieur des États ennemis, c’est-à-dire les Etats communistes ou ceux qui étaient  tentés tant soit peu par une orientation politique susceptible de contrarier la stratégie américaine dans le monde ou de porter atteinte aux intérêts de leurs multinationales. Un réseau de radiodiffusion avait été établi comme Voice of America, Radio free Europe etc avec pour objectif « d’informer » les populations opprimées par la « dictature communiste » sur la « Vérité » version Etats-Unis. En mars 1947, Truman après Churchill ont proclamé la doctrine de l’endiguement visant à combattre le communisme international. La création de l’OTAN en mars-avril 1949 était le bras armé des Etats-Unis dans leur lutte anticommuniste. Mais cette politique de containment était trop messianique et utopique aux yeux de certains dirigeants américains. C’est ainsi que lors de la campagne présidentielle américaine de 1952, Dulles exprimait une idée qui allait être mise à exécution quelques années plus tard, en Hongrie en 1956 et à Prague en 1968, une idée selon laquelle il ne fallait pas trop miser sur la politique de Containment et attendre ad infinitum l’effondrement de lui-même du communisme est-européen et celui de l’Union soviétique sans une action énergique venant de l’extérieur. Il fallait donc agir pour libérer ses satellites en allant jusqu’à préconiser le démembrement de l’Union soviétique quand Dulles déclarait « la seule façon d’empêcher un choc de front avec l’Union soviétique est de la briser de l’intérieur ». L’idée de démembrer l’ex-URSS et de la Russie n’est pas de Zbigniew Brzezinski mais de Dulles et elle ne date pas des années 1990 mais dès le début des années 1950.

 

Les démocraties populaires qui émergèrent après la Seconde Guerre mondiale étaient donc sans cesse soumises à des actions subversives et à des provocations menées par la CIA déstabiliser les gouvernements en place. Pour cela, le gouvernement des Etats-Unis, la CIA, des offcines et des fondations privées avaient fourni financement et logistique à des forces politiques et des mouvements sociaux (exemple-type Solidarnosc polonais) pour renverser les régimes communistes en Europe de l’Est. Ancêtre de toutes les officines privées mises en place et financées par la CIA et le gouvernement des Etats-Unis et dont l’objectif vise à combattre l’influence russe dans les ex-républiques soviétiques, l’organisation Gehlen, constituée et dirigée alors par Reinhold Gehlen constituait la principale source d’information sur les Etats socialistes d’Europe de l’Est durant les années 1950. L’organisation financée par la CIA était la principale source de renseignements sur l’Europe de l’Est et Reinhold Gelhen avait reçu 6 millions de dollars pour recruter des agents en Europe orientale et dans les Balkans et pour financer des opérations de subversions à l’intérieur des démocraties populaires. C’est l’organisation Gehlen, cette officine de la CIA solidement implantée dans les démocraties populaires qui était à l’origine des soit-disant mouvements démocratiques en Pologne et en Hongrie en 1956 et en Tchécoslovaquie en 1968.  

 

Les interventions du pacte de Varsovie étaient plutôt des réactions à des actions subversives fomentées par les officines de la CIA et elles répondaient en fait à des provocations encouragées par les Etats-Unis et par leurs satellites, les États d’Europe occidentale. Contrairement donc à la version officielle largement répandue dans les opinions publiques occidentales, les interventions soviétiques et celles du pacte de Varsovie à Budapest en octobre 1956 et en Tchécoslovaquie n’étaient pas essentiellement dirigées contre les revendications démocratiques mais elles étaient des réactions à des actions menées par des forces politiques intérieures soutenues et financées par l’extérieur. L’intervention des cinq membres du pacte de Varsovie à Prague le 21 août 1968 ne visait pas le projet de libéralisation du parti communiste tchécoslovaque par Alexander Dubceck mais elle était la réponse à des actions de subversion menées par des forces politiques autochtones financées et soutenues par les Etats-Unis pour renverser le gouvernement communiste en place. Ce qui justifie amplement la raison invoquée par les cinq membres du pacte de Varsovie pour envoyer leurs troupes à Prague le 21 août 1968, car l’« agression indirecte » est un cas de figure prévu dans les statuts de l’alliance.

 

À l’ère de l’impérialisme, les États seuls et à fortiori les États occupent une position stratégique sur l’échiquier international ou dont les sous-sols recèlent d’énormes réserves de matières premières ne sont guère viables sans intégration militaire. Il suffit de voir comment le monde est devenu unipolaire, après l’effondrement de l’Union soviétique et la disparition du pacte de Varsovie. Ces transformations dans les relations internationales du bi ou multilatéralisme d’antan à l’unilatéralisme d’aujourd’hui changements sont dues essentiellement au déséquilibre militaire né dans le monde suite à la disparition d’une puissance militaire égale ou équivalente à celle des Etats-Unis. Un retour sur l’histoire du monde depuis 1991 nous montre qu’il n’y a jamais eu autant de guerres et de conflits militaires depuis cette date. Avec la guerre russo-géorgienne, nous assistons à l’émergence d’une nouvelle donne dans les relations internationales, celle de la multipolarité et de l’équilibre de la terreur.

 

INGÉRENCE HUMANITAIRE :

NOUVELLE MACHINE DE GUERRE OCCIDENTALE

 

Comme Dulles l’avait pressenti au début des années 1950, la politique du containment préconisée par la doctrine Churchill-Truman allait révéler ses limites. D’abord, la doctrine de l’endiguement avait été élaborée après la Seconde Guerre mondiale et elle ne visait qu’une seule zone géographique, celle du continent européen. Mais l’impérialisme ne peut se contenter de cette minuscule superficie de 650 000 kilomètres carrés, correspondant aux territoires des démocraties populaires, pour pouvoir vivre et se reproduire, il lui faut la terre entière. C’est pourquoi, la doctrine de l’ingérence humanitaire paraît plus adaptée aux nouvelles exigences de l’impérialisme dont les appétits ne devaient pas se limiter aux seules démocraties populaires. C’est pourquoi toutes les interventions occidentales faites dans le monde à partir des années 1980 ont été faites au nom de toute l’humanité en évoquant la nécessité d’aider des hommes partout où ils se trouvent sans demander bien évidement leur avis. Nous avons entendu ces jours-ci par la voix de Kouchner, suite à la mort de dix soldats en Afghanistan que l’armée française se trouve dans ce pays à la demande du gouvernement afghan. Ce qui est faux et archi-faux, car si l’armée française et les forces de l’OTAN se trouvent aujourd’hui en Afghanistan, ce n’est pas à la demande du gouvernement afghan mais suite à l’invasion de ce pays par les armées occidentales en octobre 2001 un mois après les événements du 11 septembre après avoir chassé les Talibans du pouvoir à Kaboul. Après leur échec cuisant dans ce pays, ils justifient actuellement leur occupation du pays non pas par la doctrine de l’ingérence humanitaire mais par la lutte contre le terrorisme islamique ou par la « croisade pour la liberté «  de Sarkozy. Pour contrôler les ressources naturelles des pays convoités, les principes qui motivent les guerres impérialistes changent comme le temps, le matin on va au Darfour pour l’ingérence humanitaire et le soir on va en Afghanistan pour lutter contre le terrorisme.

Tenons-en pour l’instant à l’ingérence humanitaire. La doctrine de l’ingérence humanitaire est un ensemble de principes forgés et mis au point sous l’administration de Ronald Reagan par les stratèges et les think thank étatsuniens pour servir de couverture à toutes les entreprises guerrières de l’impérialisme américain et de ses satellites dans le monde. La doctrine de l’ingérence humanitaire a ensuite été propagée en Europe par une intelligentsia européenne happée par le grand capital et devenue le suppôt de l’impérialisme triomphant après la dissolution du bloc communiste. La doctrine de l’ingérence humanitaire doit être considérée comme la dernière trouvaille idéologique après celle de l’endiguement de Truman devenue obsolète et inadaptée au monde des années 1980.

 

RAPPEL DE QUELQUES FAITS

 

La doctrine de ingérence humanitaire trouve sa première application sur l’île de Grenade en 1983. Les partisans de l’ingérence prennent comme prétexte un conflit politique, ethnique ou religieuse provoqué généralement en sous-main par des institutions et des officines dépendantes et financées par la CIA, par le gouvernement des Etats-Unis et des gouvernements occidentaux, par des fondations privées comme celles de George Soros etc.

 

Pour mettre en œuvre la doctrine de l’ingérence humanitaire, les agents de la propagande mènent une campagne visant à préparer psychologiquement l’opinion publique mondiale à des interventions militaires planifiées très longtemps à l’avance. Puisque la propagande s’adresse plus aux sentiments, aux bas instincts et à l’inconscient des hommes qu’à leur raison et leur réflexion, il suffit de simuler ou de provoquer des situations psychodramatiques susceptibles d’émouvoir la conscience humaine dans le but d’agir dans le sens voulu par les Etats impérialistes à des fins de légitimation de leurs guerres et de leurs opérations militaires.

 

1983, Ile de Grenade Ainsi, pour intervenir militairement sur l’île de Grenade en 1983, Ronald Reagan, sur recommandation de ses conseillers politiques et militaires, avait-il pris pour prétexte la prise d’otage d’étudiants américains. Plus tard, il s’est avéré que les autorités de Grenade avaient pris ces étudiants américains en question sous leur protection par peur d’être victimes d’agressions ou d’être l’objet de lynchage par une foule en colère à la suite de l’assassinat du leader des marxistes locaux qui venait de triompher aux élections et qui était en passe d’accéder au pouvoir dans cette petite ile de la Caraïbe. Reagan avait aussi évoqué une hypothétique menace soviéto-cubaine qui pesait alors sur l’ile de Grenade due à la présence supposée de 1200 conseilleurs cubains.  

 

1989 Panama. Pour envahir le Panama, le président George Bush senior avait évoqué l’implication du président panaméen, le général Manuel Noriega d’être impliqué dans le trafic de drogue et d’avoir transformé son pays en centre de blanchiment d’argent. Les bombardements américains ont rayé de la carte un quartier entier qui abritait de constructions en bois datant des années 1900. Outre les dégâts matériels occasionnés par l’intervention militaire américaine estimés à plus de 2 milliards de dollars, l’armée américaine avait commis des exactions à l’encontre des populations civiles qui n’avaient pas de relations directes ou indirectes avec le trafic de drogue et qui n’étaient nullement responsable des agissements criminels de Manuel Noriega. 

 

1993 Somalie, le meurtre de quatre soldats de la police militaire par les combattants du général rebelle somalien Aidid pouse les Etats-Unis à envoyer ses unités spéciales Delta pour arrêter et liquider Aidid. Mais l’opération décidée les 3 et 4 octobre 1993 a tourné au fiasco quand 18 américains avaient été tués, deux hélicoptères Black Hawk abattus et les corps des soldats tués, mutilés et traînés par la foule dans les rues de Mogadiscio. 

 

1999 Kosovo. La campagne de bombardements aérienne de l’OTAN contre la Yougoslavie avait débuté en mars-avril 1999 sous prétexte de génocide commis par les milices serbes de Milosevic contre les populations civiles du Kosovo. C’est en 1999 que l’OTAN utilise pour la première fois dans sa propagande la doctrine de l’ingérence humanitaire pour justifier ses interventions dans le monde et pour agir sans demander quoi que ce soit à l’ONU. Depuis 2001, sur la doctrine de l’ingérence viennent  se greffer d’autres notions comme la « sécurité nationale des Etats-Unis » et le droit d’effectuer des frappes préventives dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.

 

2003. Irak Avant d’occuper militairement l’Irak en 2003, les occidentaux intervenaient régulièrement depuis la première guerre du Golfe en 1991 en bombardant les installations militaires irakiennes sous prétexte d’apporter une protection et une aide humanitaire aux populations kurdes du Nord de l’Irak, victimes selon la propagande états-unienne des armes bactériologiques de Saddam Hussein. Pour intervenir militairement en Irak, les Etats-Unis ont inventé l’histoire des armes de destruction massive, les fameuses ADM. Sans l’embourbement des armées américaines en Irak et en Afghanistan, Bush ou ses épigones auraient entamé depuis belle lurette leurs invasions des Etats qualifiés par Bush d’’ »rogues states »(Etats-voyou) comme la Syrie, l’Iran, la Corée du Nord. Pourquoi pas plus tard, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan, la Biélorussie? sous prétexte d’aide humanitaire aux populations civiles du Darfour, les États occidentaux veulent intervenir pour contrôler les champs pétrolifères de cette région sud du Soudan. Sous prétexte d’aide aux populations locales, les Etats occidentaux ont brandi la doctrine de l’ingérence pour intervenir à Myanmar dans le but de renverser la junte militaire en place. Bernard Kouchner était très franc quand il a évoqué l’intervention militaire à Mynamar au nom de la doctrine de l’ingérence humanitaire. Pour maquiller n’importe quelle opération militaire ou n’importe quel projet d’occupation de territoire ou d’invasion d’un pays, la doctrine de l’ingérence humanitaire est devenue la nouvelle machine de guerre idéologique des Etats occidentaux.  

 

Depuis l’attaque armée de l’Ossétie du sud par la Géorgie, la défaite de l’armée géorgienne entraînée et équipée par les Etats-Unis et Israël et la démonstration de force par la Russie, nous voilà revenir au langage de la légalité internationale et l’évocation du principe du droit international relatif à l’intangibilité des frontières des Etats qui était utilisé à l’époque de la guerre froide comme l’épée de Damoclès pour empêcher l’Union soviétique d’intervenir militairement dans les démocraties populaires d’Europe de l’Est. Nous avons pu assister depuis quelques jours à des tractations entre les États capitalistes membres du Conseil de sécurité comme à l’époque des deux blocs pour exiger le retrait des troupes russes des territoires occupés en Géorgie par peur que la Russie n’occupe d’une façon permanente une partie des territoires géorgiens. Ce qui deviendrait un cauchemar pour l’Occident qui mise justement sur la position stratégique de ce pays et qui a tout fait depuis l’effrontément de l’Union soviétique pour éviter que les oléoducs et les gazoducs passent par les territoires russes. Car on peut se demander depuis quand les Bush, les Sarkozy et les Merkel sont devenus des véritables légalistes et respectueux de la légalité internationale alors que depuis la disparition de l’Union soviétique, ils n’arrêtent pas de faire des guerres partout où il y a des en jeux pétroliers et gaziers. Nous avons envie de rire et de pleurer en même temps quand on entend le président français Sarkozy justifier la mort en Afghanistan de dix jeunes soldats français en disant qu’ils étaient morts pour défendre la liberté dans le monde. Pourquoi « la défense de la liberté dans le monde » doit-elle forcément passer par l’Afghanistan mais pas l’Afrique dont les peuples aspirent à la liberté au même titre que les le peuple afghan? Les armées occidentales qui ont envahi l’Afghanistan en octobre-novembre 2001 et qui cherchent aujourd’hui désespérément à contrôler ce pays ne sont-elles pas plutôt là pour sécuriser le passage des oléoducs et des gazoducs transportant les hydrocarbures en provenance d’Asie centrale et de la Mer Caspienne ? Lors de la riposte russe à l’attaque de l’attaque de l’armée géorgienne contre l’Ossétie du Sud, les États occidentaux ont reproché à la Russie d’avoir fait un usage disproportionné de la force. Mais leurs dirigeants ont la mémoire courte, car ils oublient la cruauté et les souffrances que leurs armées en Afghanistan et en Irak font subir quotidiennement aux populations civiles irakienne et afghane sous prétexte qu’elles sont là pour défendre la liberté, la démocratie et la lutte contre le terrorisme. Il y a quelques jours, 95 civils afghans, en majorité de femmes et d’enfants ont péri sous les bombes de l’OTAN. En même temps que l’argent coule à flot pour financer leurs guerres impérialistes en Irak et en Afghanistan, une bonne partie des populations européenne et américaine(environ 100 millions d’européens et 70 millions d’américains) vit en dessous du seuil de la pauvreté. Bien plus, à entendre les commentaires des journalistes et des reporters des médias occidentaux, la guerre menée aujourd’hui par la Géorgie contre les Russes dans le Caucase est une guerre de libération et une guerre pour la démocratie et la liberté. Mikhail Saakachvili est devenu aujourd’hui le héros de la lutte pour la libération de son pays vis-à-vis de son puissant voisin la Russie comme l’étaient avant lui le polonais Wladysla Gomulka, le hongrois Imre Nagy et le tchèque Alexander Dubcec qui luttaient pour l’émancipation du joug du communisme soviétique dans les années 50 et 60 du siècle dernier. George Bush a justifié son soutien à son vassal Saakachvili par le caractère démocratique de l’Etat géorgien, symbole de la démocratie dans le Caucase comme l’Etat d’Israël au Moyen-Orient considéré comme un havre de démocratie dans un océan de dictatures. Mais Bush oublie d’ajouter que si son poulain Saakhachvili est devenu ce grand démocrate, c’est à cause de l’oléoduc reliant Bakou, le port de Soupsa en Géorgie et Ceyhan en Turquie, ce qui est une sacré victoire pour la stratégie américaine dans le Caucase cherchant à briser le monopole de la Russie sur les hydrocarbures en évitant le passage des cet oléduc sur son territoire. A cela s’ajoute la perspective d’adhésion de la Géorgie à l’OTAN, qui se traduira forcément par l’installation d’une base militaire au vu et au nez de la Russie.

 

Cette hypocrisie occidentale dans le Caucase aujourd’hui nous fait revenir au début des années 1990 avec l’ex-Yougoslavie quand l’Occident cherchait à émietter la fédération yougoslave en une myriade de territoires ethniquement homogènes en pratiquant la politique de l’épuration ethnique. Nous avons aussi dans la mémoire le souvenir d’un Kosovo en passe d’être anéanti par les milices serbes de Milosevic. Quinze ans parès, ce que l’on découvre sur les décombres de l’ex-Yougoslavie, des micro-Etats croupions devenus des protectorats européens et l‘avant-poste pour mener la prochaine guerre impérialiste contre la Russie. Mais pour mener cette future guerre, il fallait redessiner la carte politique des Balkans. Car derrière le démantèlement de l’ex-Yougoslavie et la guerre du Kosovo, il n’y avait pas que de nouveaux marchés à conquérir par les multinationales américaines et européennes, il y avait aussi, et on a oublié de le souligner, des visées stratégiques d’une grande importance consistant à contrôler les Balkans en passant par l’Asie centrale jusqu’au Proche-Orient. Comme l’a expliqué le professeur en science politique, Pierre Hillard, le premier acte de cette nouvelle stratégie états-unienne s’est manifesté par la construction au Kosovo aussitôt les bombardements aériens terminés et Milosevic parti à la prison de la Haye, d’une base militaire la plus moderne d’Europe : Bondsteel. Cette base militaire, premier employeur au Kosovo permet de surveiller l’ensemble du territoire balkanique et la zone couvrant la Mer noire, la Turquie et les nombreux lieux d’acheminement des hydrocarbures en provenance de la mer Caspienne, les oléoducs et les gazoducs de Burgas-Vlone, le BTC(Bakou- Tibilssi-Ceyhan) etc qui concurrencent le gazoduc russe Southstream.(Voir la manipulation du Kosovo, par Pierre Hillard, texte et audio dans http// : mecanopolis.wordpress.com/2008/08/17)   

 

Dans ce bras de fer entre l’Occident et la Russie pour le contrôle de cette zone sensible que la mer caspienne et l’Asie centrale, le partage des richesses de leurs sous-sols ne va pas se faire pacifiquement entre les différents protagonistes, car les enjeux économiques et géostratégiques pour les uns et pour les autres sont tels que seule une guerre pourra les départager. Les premières victimes seront les populations civiles du Caucase et de l’Asie centrale mais pas seulement, car cette troisième guerre mondiale pourrait aussi toucher le 75% de la population mondiale qui vit en Eurasie.

 

Ironie de l’histoire, 40 ans après l’entrée des troupes du pacte de Varsovie à Prague, c’est le président actuel de la République tchèque Vaclav Klaus qui, contrairement à tous les dirigeants membres de l’Union européenne et de l’OTAN, a eu le courage de dénoncer publiquement les agissements irresponsables et l’aventure militaire de Mikhail Saakachvili en Ossétie du sud. Cette franchise lui a d’ailleurs valu un rappel à l’ordre par son ministre des affaires étrangères Karel Schwarzenberg qui lui reproche sa prise de position personnelle qui est contraire à celle de l’Union européenne et des Etats-Unis. Ce qui est encore plus inhabituel de la part d’un responsable politique de ce rang habitué plus au maniement de la langue de bois qu’à l’exercice de l’esprit critique, c’est quand il déclare que ce sont les populations caucasiennes qui paieront un lourd tribut pour les rivalités de l’Occident et de la Russie qui cherchent à se partager cette région du monde. C’est tout de même rare de voir un haut responsable politique, président d’un État membre de l’Union européenne et de l’OTAN, refuser de suivre ses collègues pour aller danser dans le bal des hypocrites.

 

FAOUZI ELMIR

 

Mots-clés : Tchécoslovaquie, pacte de Varsovie, Géorgie, Ossétie du Sud, Panama, Saakhachvili. OTAN.  

 

 

 

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