LA LOI DU MAITRE ET DE L'ESCLAVE

Publié le par ELMIR

 

Élections au Zimbabwe

 

LA LOI DU MAÎTRE ET DE L’ESCLAVE

 

« C’est seulement par le risque de sa vie qu’on conserve la liberté, qu’on prouve que l’essence de la conscience de soi n’est pas l’être, n’est pas son enfoncement dans l’expansion de la vie… L’individu qui n’a pas mis sa vie en jeu peut bien être reconnu comme personne, mais il n’a pas atteint la vérité de cette reconnaissance comme reconnaissance d’une conscience de soi indépendante. Pareillement, chaque individu doit tendre à la mort de l’autre quand il risque sa vie, car l’autre ne vaut pas plus pour lui que lui-même ; son essence se présente à lui comme un Autre, il est à l’extérieur de soi, et il doit supprimer son être-à-l’extérieur-de-soi… » « G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit, Tome.I.pp 159-160 »

 

Depuis, le 29 mars 2008, date du premier tour des élections présidentielles au Zimbabwe, ce pays africain frontalier d’Afrique du Sud et ancienne colonie anglaise, se vit propulsé sur le devant de la scène médiatique. Par suite de la contestation des résultats du premier tour par le MDC (Movement for Democratic Change), la Commission électorale a procédé le 19 avril au recomptage des voix dans 22 circonscriptions sur 210, en attribuant à Tsvangirai, le candidat du parti d’opposition 102 sièges contre 97 sièges au ZANU-PF, le parti du président sortant Robert Mugabe. Un second tour a donc été organisé et a eu lieu le 27 juin à l’issue duquel le président sortant Robert Mugabe est réélu à plus de 83% des voix pour un sixième mandat après le retrait de son rival du premier tour des élections présidentielles. 

 

Bien avant les élections présidentielles au Zimbabwe, le régime du président Robert Mugabe était sur la sellette et l’objet de toutes les critiques. Les griefs adressés au président zimbabwéen ne manquent pas, mais nous en avons retenu deux : Robert Mugabe n’hésite pas à affamer son peuple pour garder le pouvoir et il est dictateur qui viole les principes de la démocratie en pratiquant la violence politique à l’égard de ses opposants politiques. Nous avons voulu savoir pourquoi Robert Mugabe qui fut un temps l’enfant choyé de l’Occident dans les années 1980, est tombé en disgrâce et il est devenu ce paria vilipendé pour son autoritarisme et son régime dictatorial.

 

Mugabe affame son peuple…

 

Le régime de Robert Mugabe est souvent accusé d’être le responsable de la famine et de la misère qui frappe le peuple du Zimbabwe. Cette accusation est mal fondée surtout quand elle émane des Etats capitalistes européens qui sont à l’origine de tous les malheurs qui frappent non seulement le Zimbabwe mais l’ensemble du continent africain. Car la famine en Afrique n’est pas une fatalité tombée un matin du ciel mais elle puise ses racines dans le colonialisme et l’impérialisme qui s’abattirent sur cette région du monde depuis la fin du XIXe siècle. Ceux qui reprochent à Robert Mugabe d’être le responsable de la famine, de la misère et de la mort du peuple zimbabwéen ont la mémoire courte et oublient qu’ils en sont les véritables causes et ce depuis que les Etats impérialistes d’Europe occidentale ont décidé à la conférence de Berlin en 1884, de mener une politique de pillage à grande échelle des ressources naturelles de l’Afrique. Quand on fait porter le chapeau sur le seul Robert Mugabe, on cherche désespérément à divertir l’opinion publique internationale et occulter les conséquences ravageuses induites par l’impérialisme occidental qui doit être tenu pour seul responsable, car c’est son action qui a provoqué la destruction des structures de l’économie de subsistance et qui a entraîné  la création d’une économie d’exportation destinée à satisfaire la seule demande solvables des métropoles capitalistes. On reste tout de même ébahi devant le fait que c’est un continent qui se meurt tous les jours alors que l’Afrique possède d’énormes richesses minérales et végétales (voir sur le blog notre article, Pourquoi l’Afrique se meurt-elle ?)  

 

Mugabe est un dictateur…

 

Le mot que l’on entend souvent à propos du régime politique Zimbabwe, c’est le mot dictature. Ces derniers jours nous avons entendu un autre mot, le mot simulacre pour mettre en cause les résultats des élections présidentielles. Depuis quelques années, Robert Mugabe est devenu pour les médias occidentaux un monstre et un dictateur qui ne respecte aucunement les règles de la démocratie telles qu’elles sont définies par les Etats occidentaux. Il est vrai que le Zimbabwe de Robert Mugabe n’est certes pas cet Etat démocratique mais nous aurions voulu savoir où sont les Etats véritablement démocratiques en Afrique ou ailleurs dans le monde. Même les Etats occidentaux qui accusent les autres Etats d’être des dictatures sont loin d’être ce modèle de démocratie dont rêve tout un chacun. L’électeur anglais, français, allemand etc est-il réellement plus libre dans le choix de ses représentants que l’électeur zimbabwéen ou nigérian ? On ne peut qu’en douter. Pour aller plus loin et nous dirons que l’électeur occidental est beaucoup moins libre dans ses choix pendant les élections que l’électeur africain, car il est soumis à des moyens de propagande et de manipulation de son psychisme infiniment plus sophistiqués et beaucoup plus efficaces et percutants que ceux employés dans les Etats du tiers-monde. Il faut bien reconnaître que les Etats capitalistes d’Europe et d’Amérique ont derrière eux une longue expérience en matière d’élections et de suffrage universel, ce qui leur a permis de mieux connaître les ressorts du psychisme humain et de mettre au point les techniques les plus redoutables par leur efficacité pour manipuler et pour orienter utilement les choix des électeurs. Autrement dit, contrairement aux idées reçues, les Etats donneurs de leçons de démocratie sont au fond les Etats les plus dictatoriaux de la planète à cause de leurs énormes matériels et immatériels dont ils disposent pour manipuler comme bon leur semble leurs opinions publiques qui sont soumises à un long et incessant matraquage médiatique pendant des mois voire des années avant les échéances électorales comme en témoigne la campagne menée en France par le lobby juif et les groupes industriels qui détiennent le monopole exclusif des mass medias pour faire élire le futur serviteur de leurs intérêts économiques et politiques, Nicolas Sarkozy.

 

C’est pourquoi, il serait hors de propos de considérer les Etats-Unis et l’Europe comme un vrai modèle de démocratie quand il critique le régime dictatorial de Robert Mugabe. On se souvient que Georges Bush ne devait son élection comme président qu’à des juges de la Cour suprême. L’Europe n’a pas non plus de leçon de démocratie à donner à Robert Mugabe quand on sait que la volonté populaire exprimée en France par le rejet le 29 mai 2005 du projet du traité constitutionnel européen a été bafouée après l’élection de Sarkozy en 2007. Le mini traité simplifié mijoté à Lisbonne a finalement été ratifié par le Parlement et cela dans le but d’échapper au verdict populaire. La toute dernière leçon antidémocratique donnée par l’Europe est le rejet du traité constitutionnel européen par les Irlandais et toutes les manœuvres qui se trament actuellement en coulisse pour le court-circuiter. En effet, depuis le 13 juin dernier, jour du rejet par le peuple irlandais du traité constitutionnel européen, parmi les solutions alternatives visent à faire revoter les irlandais avec l’espoir que les électeurs soumis désormais à une intense campagne de propagande changeront d’avis dans quelques mois comme ils l’ont fait lors du traité de Nice rejeté la première fois mais ratifiée la seconde fois. Par peur d’un vote négatif par le peuple anglais, la Grande Bretagne de Tony Blair n’a jamais osé soumettre le projet du traité constitutionnel au vote populaire. Le successeur de Blair, Gordon Brown a préféré faire ratifier le traité européen par le parlement britannique, un stratagème utilisé pour court-circuiter le vote populaire anglais. Les Etats qui ont ratifié le traité européen ont préféré le faire par leurs parlements et non par leurs peuples. Logiquement, c’est le régime de Robert Mugabe qui devrait donner une leçon de démocratie à cette Europe du Grand Capital qui préfère passer par l’intermédiaire d’une majorité inerte conformiste et ankylosée au lieu de se soumettre directement au verdict populaire. 

 

Non seulement les démocraties occidentales préfèrent se passer de leurs peuples quand ils sentent que leurs intérêts sont en jeu, ils ont pratiqué la même stratégie au Zimbabwe en essayant, après avoir perdu le pari sur leur poulain préféré Morgan Tsvangirai, de saboter le second tour des élections présidentielles par la violence physique et psychique. Nous avons alors entendu des appels à la réunion du Conseil de sécurité pour demander l’annulation des élections zimbabwéennes et même l’intervention militaire dans le pays pour empêcher l’élection de Robert Mugabe. Cet appel lancé par le chef de l’opposition à l’entrée des troupes sur le sol de son propre pays dans son propre rappelle à bien des égards l’exemple irakien où les opposants au régime de Saddam Hussein sont arrivés en même temps avec leurs femmes, enfants et valises que les tanks et les blindés américains.

 

Pourquoi Robert Mugabe est-il devenu ce paria et cet affreux dictateur ?

 

Le Zimbabwe, ancienne Rhodésie du Sud, qui accède à l’indépendance en 1979, était une colonie anglaise depuis 1890. Avant 1923, les territoires de l’ancienne Rhodésie du Sud était contrôlé par la (BSAC),British East India Compagny fondée par l’homme d’affaires anglais né en Afrique du Sud, Cecil Rhodes qui se vit accordée une charte d’exploitation datant de 1889. Quand le gouvernement britannique prit le contrôle de la BSAC et des territoires la Rhodésie du Sud, il fit voter en 1930 une loi, la « Land Apportionment » attribuant 45% des terres à des fermiers blancs. En 1961, une nouvelle constitution fut votée donnant tous les pouvoirs à une minorité blanche qui représentait seulement 1% des populations locales. En 1965, Ian Smith fit de la Rhodésie du Sud, un Etat indépendant gouverné par une minorité blanche. Cette proclamation d’indépendance déclancha aussitôt une guérilla qui dura pendant quatorze et qui était menée par le parti ZANU-PF dont l’un de ses dirigeants, Robert Mugabe allait devenir en 1980 le premier ministre du nouvel Etat indépendant, le Zimbabwe.

 

Les premières années du gouvernement Mugabe ont commencé comme ce pour tous les Etats africains nouvellement indépendants par mener une politique de libéralisation de l’économie nationale et sa dépendance vis-à-vis de l’économie capitaliste internationale. Pour accorder leurs aides financières à ce jeune Etat qu’est le Zimbabwe, les Etats capitalistes, le FMI et la Banque mondiale lui imposent des conditions draconiennes. En Octobre 1990, le gouvernement zimbabwéen était contraint de supprimer les barrières douanières et de mettre en place les premières mesures de privatisation des principaux secteurs de l’économie conformément à un programme quinquennal appelé «  The five-year Economic Structural Adjustment Porogramme(ESAP). Ce programme visait à abolir le contrôle des prix et des salaires, la réduction des dépenses publiques et la dévaluation du dollar zimbabwéen de 40%, la suppression des aides aux produits de première nécessité, la restructuration des principaux secteurs de l’économie locale. Ce premier programme fut aussitôt suivi par la Framework for Economic Reform mise en place pour la durée de 1991 à 1995 et visant la suppression de toutes sortes d’aides au secteur public. En 1998, le gouvernement zimbabwéen lance la deuxième phase du Structural Adjustment Programme connu sous le nom de Zimbabwe Programme for Economic and Social Transformation(ZIMPREST) avec à la clé la réduction du déficit budgétaire à moins de 5% du PNB.

 

Comme il était prévu et prévisible, les effets de toutes ces mesures sur l’économie et les populations du Zimbabwe ne tardent à se faire sentir. Outre la dévaluation du dollar zimbabwéen, la suppression des barrières douanières ouvre le marché local aux produits importés de l’étranger moins chers, entraînant ainsi la ruine des industries locales et l’accroissement du chômage dont le taux atteint 60% en 2003 et même 80%. La productivité dans le secteur manufacturier a baissé de  11,9% et de 4% dans le secteur minier en 2001. En dix ans, entre 1991 et 2001, le PNB a baissé de 11,5%. En 2001, l’inflation atteint 100% et 585% en 2005. Selon une étude menée par le gouvernement en 1995, 62 % des populations urbaines vivait dans le pauvreté et encore un peu plus les populations rurales qui représentent 72% de l’ensemble des habitants du pays. Cette augmentation de la pauvreté a été provoquée par les mesures draconiennes de libéralisation de l’économie imposées au Zimbabwe par la Banque mondiale et le FMI et qui se sont traduites la plupart du temps par la suppression des aides accordées aux secteurs de la santé et de l’éducation. Autre conséquence spectaculaire des mesures imposées par le FMI est l’accroissement des inégalités sociales dans le pays puisqu’en 1995, le 10% des populations les plus pauvres possédait 2% des richesses produites alors qu’en même temps le 10% le plus riche contrôlait 40,4% des richesses sociales. 

 

L’inflation et le chômage ont provoqué en décembre 1997, des mouvements de protestation et des manifestations à travers tout le pays. C’est en surfant sur cette vague de mécontentement populaire qu’émerge le parti d’opposition, le MDC, né lors d’un meeting à Harare, la capitale, le 11 septembre 1999 incluant dans son programme politique, la gratuite de l’enseignement primaire et secondaire, l’instauration d’un système de santé gratuit et la mise en place d’un vaste programme de construction de logements sociaux. Mais ce programme n’a aucune chance de trouver la moindre application du fait des orientations politiques du MDC qui sont inspirées par Tony Blair qui continue la politique initiée par Madame Thatcher dans les années 1980.

 

Pour faire face à une situation devenue explosive, le gouvernement de Robert Mugabe était mis sous pression et des populations en général et de ses principaux soutiens politiques en particulier. D’abord, les paysans pauvres du pays se sont emparés de terres appartenant à des fermiers blancs. Parmi ces nouveaux occupants il y a d’anciens vétérans devenus impatients 15 ans après la fin de la guerre d’indépendance. Après avoir perdu le soutien des populations urbaines et une partie des syndicat qui se séduite par le MDC et sous la pression aussi d’une grande partie des membres de son parti le ZANU-PF, Robert Mugabe était obligé de chercher une ligne politique susceptible de contrecarrer les effets désastreux de sa politique de libéralisation de l’économie. C’est ainsi qu’il est entré en 1999 en conflit ouvert avec ses anciens maîtres impérialistes en procédant d’abord à la mise en place d’une politique de contrôle des prix pour endiguer l’inflation. Mais cette mesure n’étant pas si efficace à cause de l’existence d’une économie informelle à l’intérieur du pays, Mugabe avait cru alors trouver la clé de la solution dans l’expropriation des fermiers blancs d’une partie de leurs terres.

 

Quand Robert Mugabe prend le pouvoir en 1980, il y avait 6000 fermiers blancs qui possédaient 70% des terres agricoles contre 600 000 petits paysans noirs propriétaires de terres pauvres incapables d’assurer leurs moyens de subsistance. Une première réforme est intervenue en l’an 2000, connue sous le nom de « Lancaster House Agreement » visant a redistribuer des terres à 50 000 familles africaines. Mais cette réforme s’est révélée insuffisante puisque seuls 4500 fermiers blancs détenaient 12 millions d’hectares et employaient 1,2 million ouvriers agricoles contre un million de petits paysans africains qui ne possèdent que 16 millions d’hectares de terres qui sont généralement de faible rendement. Dans un premier temps, Mugabe a demandé aux 4500 fermiers blancs de se dessaisir de la moitié de leurs terres cultivables, soit 6 millions d’hectares. Face à l’intransigeance du gouvernement britannique qui refusait de financer une réforme agraire au Zimbabwe, Mugabe a procédé à des mesures d’expropriation des terres appartenant à des fermiers blancs et leur redistribution dans un premier à 67 000 familles paysannes et dans second temps à 100 000 familles paysannes.

 

C’’est cette politique d’expropriation des fermiers blancs au Zimbabwe qui a poussé le gouvernement britannique à soutenir la création d’un parti d’opposition au gouvernement de Robert Mugabe, en l’occurrence le MDC. Ce nouveau parti s’oppose à la politique de l’expropriation des fermiers blancs, ce qui explique le soutien politique et financier apporté par ces derniers au candidat de l’opposition Morgan Tsvnagirai. Pendant les élections présidentielles, ce sont ces fermiers blancs qui ont pris en charge la campagne électorale du leader de l’opposition en organisant des meetings à travers tout le pays et en appelant dans la presse qu’ils contrôlent à voter pour le candidat du MDC.

 

C’est cette politique d’expropriation des terres des fermiers blancs au Zimbabwe qui a mis le feu aux poudres en faisant de Robert Mugabe l’horrible et l’affreux dictateur et l’homme à abattre par les Etats capitalistes. Car toucher au sacro saint droit de propriété, c’est saper carrément le fondement même du système d’exploitation capitaliste. C’est pourquoi, l’abolition du mode de production capitaliste passe d’abord par l’abolition de la propriété privée des moyens de production. C’est parce que Robert Mugabe s’est trop rapproché du centre névralgique du système d’exploitation des hommes qu’il a été mis au ban des Etats capitalistes et il est devenu le paria de quelques Etats qui s’érigent en communauté internationale.

 

FAOUZI ELMIR

 

Mots-clés :Zimbabwe, élections présidentielles, Mugabe, dictateur, expropriation, fermiers blancs 

 

 

 

 

 

 

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