ET SI L'EUROPE DEVAIT SES SAVOIRS A L'ISLAM?(I partie)

Publié le par ELMIR

 
ET SI L'EUROPE DEVAIT SES SAVOIRS À L'ISLAM ?(Première partie)

« L'historiographie (c'est-à-dire « histoire » et « écriture ») porte inscrit dans son nom propre le paradoxe-et quasi l'oxymoron- de la mise en relation de deux termes antinomiques: le réel et le discours. Elle a pour tâche de les articuler et, là ce lien n'est pas pensable, de faire comme si elle les articulait » Michel de Certeau, L'écriture de l'histoire, Paris, Gallimard, 2002. collection folio. p. 11.

Le titre de cet article divisé en plusieurs parties est une réponse au compte rendu publié par le chroniqueur Roger Pol-Droit dans le Monde des Livres du 4 avril 2008 sous le titre « Et si l'Europe ne devait pas ses savoirs à l'Islam? ». Dans son article, Roger Pol-Droit présente les idées principales d'un livre « Aristote au Mont Saint-Michel, Les racines grecques de l'Europe chrétienne » de Sylvain Guogenheim. Nous n'avons pas encore lu cet ouvrage pour pouvoir juger sur pièce mais le compte-rendu du chroniqueur en dit long sur le climat idéologique qui règne actuellement au sein de l'intelligentsia nourrie aux miettes du grand capital qui a fait main basse sur les principales sources de production et de diffusion des idées depuis les années quatre-vingt du siècle dernier. Ce livre vise à instrumentaliser l'histoire comme l'a fait l'historiographie antimarxiste à partir de la guerre froide et au XIXe siècle, quand la France républicaine et l'Allemagne bismarckienne avaient utilisé l'histoire comme moyen d'exacerbation des sentiments nationaux pour envoyer des millions de leurs hommes à la première et la plus grande boucherie du XXe siècle, celle de la Première Guerre mondiale. Aujourd'hui, l'histoire est à nouveau appelée à armer le fonds argumentaire des propagandistes de la thèse de la guerre des civilisations et à fournir des grilles de lecture aux opinions publiques occidentales en inventant de toutes pièces cette fameuse « fracture imaginaire » entre l'Orient et l'Occident dont parle Georges Corm.(Georges Corm un livre «  Orient-Occident, la fracture imaginaire, Paris, la Découverte, 2005, voir aussi notre compte rendu de ce livre dans le blog ) C'est ce climat idéologique délétère qui explique le succès médiatique de ce genre d'ouvrages, car il participe en réalité à la guerre psychologique que mènent actuellement les gouvernements impérialistes en vue de leurs futures guerres de pillage des ressources naturelles des pays du tiers-monde au nom de la guerre entre les civilisations et les cultures. On assiste à une répéitition générale quand les Etats capitalistes prétendent que leurs armées qui occupent aujourd'hui l'Afghanistan et l'Irak sont là bas pour apporter aux peuples afghans et irakiens, comme à l'époque du premier âge du colonialisme à la fin du XIXe siècle, les valeurs universelles d'un Occident civilisé, laïc et démocratique confronté à un monde arabo-muslman barbare, obscurantiste et ennemi de la démocratie et des droits de l'homme?

Si nous avons voulu réagir à cet article du chroniqueur du Monde des Livres, plus précisément à ce thème de filiation entre le monde occidental et le monde arabo-musulman objet d'investigation du livre de Gouguenheim, c'est parce nous avons eu l'occasion de traiter de ce thème dans un ouvrage publié en 2005 sous le titre « Origines médiévales de la science ». Dans un chapitre intitulé « Aristote et l'Occident médiéval: mythe ou réalité », nous avons évoqué deux questions qui semblent évidentes pour l'historiographie médiévale à savoir: l'entrée d'Aristote en Occident et le rôle des Arabes et de l'Islam dans la transmission de l'héritage grec. Concernant l'entrée d'Aristote, nous nous sommes interrogé sur le bien-fondé et la crédibilité, tant sur le plan historique que logique, d'une telle thèse qui est aujourd'hui admise sans discussion par les médiévistes et par les spécialistes de la philosophie du Moyen Âge. Quant au rôle exact des Arabes et de l'Islam dans l'éveil intellectuel de l'Occident, on découvre, en consultant n'importe quel manuel de philosophie médiévale, qu'ils étaient de simples traducteurs, de commentateurs et de glossateurs comme s'ils ne savaient faire que traduire, commenter et gloser sans pouvoir penser par eux-mêmes, apporter quelque chose d'original, créer, inventer et construire une grande oeuvre de civilisation. En somme, l'historiographie médiévale assigne aux Arabes et aux musulmans le rôle de relais et d'intermédiaires obligés et ils ne sont là que pour remplir une case vide dans la longue marche de l'esprit humain, entre une genèse, en l'occurrence la Grèce antique et le résultat de son développement incarnée dans la civilisation occidentale. Cette incapacité de certains peuples de penser logique et de fonder une science rappelle à bien des égards les idées exposées par Lucien Lévy-Bruhl dans son ouvrage «  la mentalité primitive » quand il attribue la cause de l'arriération et du sous-développement des peuples primitifs et des peuples non européens en général à leur esprit non logique. Pour montrer que l'historiographie moderne est pleine de ces sous-entendus ethnocentristes et d'occidentolacentristes, pour ne pas dire carrément du racisme ordinaire, nous avons choisi au hasard l'historien et philosophe des sciences A.C.Crombie qui dit ceci «  la science nouvelle qui commence à s'infiltrer dans le monde occidental chrétien au XIIe siècle est en grande partie Arabe de forme mais elle est fondée sur les oeuvres de la Grèce antique... c'est par deux sources que les Arabes eux-mêmes acquirent la connaissance de la science hellénistique. La plus grande partie, ils finirent par l'apprendre directement des Grecs de l'Empire byzantin, mais leurs notions leur furent aussi fournies, en seconde main, par les chrétiens nestoriens de langue syriaque qui habitaient la Perse orientale... les principaux centres de dissémination de la science arabe, et en fin de compte de la science grecque, étaient la Sicile et l'Espagne »(Histoire des sciences, de Saint-Augustin à Galilée, (400 à 1650), PUF, 1959. T.I.pp 30-31) On relavera au passage, outre l'obsession frénétique de cet auteur qui dénie aux Arabes et aux musulmans toute initiative et tout apport original à la science nouvelle, le rôle prééminent attribué aux traducteurs arabes de confession chrétienne, une idée similaire exprimée par Sylvain Guogenheim qui établit une discrimination entre les Arabes eux-mêmes en les divisant en chrétiens et en musulmans et en attribuant le rôle prépondérant dans la naissance de la science nouvelle aux premiers au détriment des seconds.(voir l'article du Monde des Livres du 4 avril 2008).

HISTORIOGRAPHIE ET PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE

Cette manière de voir et d'interpréter les événements du passé est tributaire à la fois d'une anthropologie qui affirme le postulat du progrès de l'homme dans l'histoire et d'une philosophie de l'histoire qui soumet les sociétés humaines aux âges biologiques des êtres vivants : naissance, développement, décadence et mort. Pour Jean-Baptiste Vico(1668-1744), il y a des lois éternelles dont dépendent les destins de toutes les sociétés humaines, leur naissance, leur progrès, leur décadence et leur mort. L'histoire de chaque nation se retrouve invariablement dans celle des autres nations conformément au principe de l'éternel recommencement et du temps cyclique. Le schème de la succession des âges de l'humanité de Vico influence la méthode d'investigation historique devenue à la fois inductive et comparative en comparant par exemple la philologie et la philosophie de l'Égypte, de la Grèce antique, de Rome etc pour montrer l'identité de la loi du développement de chacune de ces nations. Comme Vico, Voltaire(1694-1778) pense que les sociétés humaines évoluent par étapes mais, contrairement à son prédecesseur, c'est la raison qui est le moteur du progrès et non pas l'imagination. On trouve chez Leibniz la même idée de développement, de genèse et de devenir 'exprimant dans les créations humaines qui sont le produit de créations antérieures et l'extériorisation à chaque étape de l'épanouissement progressif de l'esprit. Condorcet voit dans les événements du passé, les résultats du développement historique que l'on peut suivre et observer de générations en générations et qui témoignent du progrès de la raison dans l'histoire et sa victoire sur les puissances d'oppression religieuses et politiques.

Ces différents systèmes philosophiques de l'histoire sous-tendent tout travail historiographique, la manière de collecter du matériau archéologique où les faits ne sont plus choisis au hasard mais en fonction d'un plan et d'une schéma préétabli et en fin de compte l'écriture de l'histoire devenue foncièrement génétique. Pour Michel Foucault, l'écriture de l'histoire est tributaire de l'a priori historique imposé par les pièces de l'archive, un ensemble de documents collectés et classés d'après « la loi de ce qui peut être dit », des régularités spécifiques et d'un système discursif qui fonctionne selon sa propre logique qui n'est pas celle de l'objectivité et de la vérité.(Michel Foucault, l'archéologie du savoir, Gallimard, 1969.pp 170-172) Michel de Certeau définit l'histoire comme une pratique(une discipline) qui produit un discours sur le réel mais un réel qui est la production d'un lieu et d'une place, celle « d'un pouvoir établi  »(Michel de Certeau, l'écriture de l'histoire, Seuil, p.25.) Le récit historique n'étant dans ce cas de figure qu'une mise en scène orchestrée par l'historien qui manipule arbitrairement les événements du passé pour servir les stratégies des forces sociales du présent. Pour Georges Lefebvre, dès la naissance de l'historiographie moderne a toujours été dominée par l'idéalisme et le positivisme: dans la première moitié du XIXe siècle, la mode était au spiritualisme et à l'idéalisme; dans la seconde moitié, au spiritualisme, au déterminisme et à la métaphysique, au XXe siècle, retour à la métaphysique et à l'affirmation de l'esprit de la liberté créatrice inspirée par les idées de Henri Bergson dans son livre « l'Evolution créatrice ».(Georges Lefebvre, la naissance de l'historiographie moderne, flammarion éditeur, 1971.p.315.)

Si l'historiographie marxiste a été farouchement combattue dans les instances académiques et par la corporation des historiens, cela prouve une seule chose que l'histoire sont un enjeu des luttes des classes. Les quelques travaux produits par des historiens marxistes comme Albert Soboul sur la révolution française ou ceux George Rudé sur les foules dans la révolution française sont restés sans lendemain et marginaux. Cela est essentiellement dû au travail des fondations et des institutions académiques financées en partie par des fonds américains et parfois par ceux de la CIA durant la guerre froide. En France, ce sont la fondation Saint-Simon, l'institut des hautes études en sciences sociales et l'institut d'histoire sociale qui ont été à la pointe du combat contre l'historiographie marxiste. La Fondation Saint-Simon animé par l'historien François Furet, un ancien marxiste décédé en 1995, avait largement contribué à la lutte contre l'historiographie marxiste et au triomphe de l'archéo-libéralisme en propageant dans le rang de l'intelligentsia française et dans l'opinion publique avec l'aide et la complicité des mass médias tombées entre les mains des grands groupes capitalistes, une association d'idées et des réflexes conditionnés entre marxisme, communisme, totalitarisme, stalinisme et Goulag.(Voir l'article de Paul Labarique, Qui « écrit » l'Histoire, réseau indépendant voltaire. 3 avril 2004)

FIN DE LA PREMIERE PARTIE

FAOUZI ELMIR

Mots-clés: Europe, Islam, savoirs, historiographie médiévale


Publié dans HISTOIRE

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