LIBERALISME ET DARWINISME SOCIAL(1)

Publié le par ELMIR

LIBERALISME ET DARWINISME SOCIAL

(PREMIERE PARTIE)

« Pour comprendre le problème du droit naturel, il faut partir d'une intelligence non pas « scientifique » mais « naturelle » des choses politiques »(Léo Strauss, Droit naturel et Histoire. p.83)

« Le darwinisme social est la doctrine qui considère l’homicide collectif comme la cause du progrès du genre humain » Jacques Novicow (1849-1912)

 

Dans une série d'articles, l'auteur s'efforce de scruter l'arrière-plan d'un discours dominé depuis les années quatre-vingts du XXe siècle, par le « retour de l'individualisme », les bienfaits du libéralisme et du marché etc. L'auteur cherche à savoir si le libéralisme n'est pas plutôt la concrétisation politique, par l'intermédiaire des politiques libérales, d'une idéologie appelée à légitimer des rapports hiérarchiques au sein de la société, le darwinisme social.

 

LIBERALISME OU NATURALISATION DE LA POLITIQUE

 

Quand on scrute attentivement les termes de libéralisme et de darwinisme social, on s'aperçoit qu'ils partagent les mêmes postulats anthropologiques, l'homme de la nature mû par l'instinct et les passions, menant une vie fondée sur la lutte, la concurrence, la compétition et la guerre sous toutes ses formes avec pour résultat, la sélection des meilleurs, l'obligation de la soumission à un ordre établi et la naturalité de la domination sociale, politique, économique et culturelle d'une classe sur l'ensemble de la société.

 

Si l'on veut définir le libéralisme, nous disons qu'il est la doctrine politique qui puise ses origines dans la théorie des droits naturels de Thomas Hobbes. Le premier postulat de la philosophie politique de Hobbes est l'existence d'une loi naturelle fondée non pas dans la fin de l'homme mais dans ses origines, dans la prima naturæ ou le primum naturæ. L'individu est animé non pas par la raison mais par la passion qui constitue la prémisse de la philosophie politique du droit naturel de Hobbes. La dynamique des passions mène à la lutte sous toutes ses formes: vanité, désir de gloire, volonté de puissance. Mais au nombre de nos passions, il y a celle qui est la plus forte de toutes, la peur de la mort et plus particulièrement la mort violente par le fait d'autrui. La loi naturelle doit donc être déduite à la fois des passions et du désir de conservation. C'est cette peur de la mort violente qui confère à tout un chacun le droit de se défendre contre les autres comme bon lui semble. Puisque chacun peut juger des moyens nécessaires à sa conservation, l'état de nature se transforme en un état de guerre permanent de tous conte tous et pour sortir de cette situation intenable que les individus renoncent à leur jus in omnia, leur droit sur toutes choses en conférant en vertu d'un pacte ce jus in omnia à un souverain. C'est ce Leviathan qui devient le garant de la sécurité de chacun et de la paix sociale.

 

De la loi naturelle, peuvent être déduits deux postulats. Le premier est l'existence d'un état antérieur à la société civile, l'état de nature au sein duquel règne la guerre, « a mere war of all against all », la concurrence et l'opposition des intérêts. Le second est la recherche de la paix sociale grâce à la raison et la nécessité d'une puissance susceptible de garantir, les droits naturels de chacun. En plaçant l'origine des sociétés dans l'état de nature qualifié d''état de guerre permanent de tous contre tous, Hobbes opère de ce fait une grande révolution épistémologique en déconnectant la politique de la morale et des valeurs en la naturalisant. Avec la philosophie politique de Hobbes, on assiste déjà à l'avènement d'une première étape dans ce qu'il convient d'appeler la dialectique de la nature et de la culture.

 

DARWINISME SOCIAL OU BIOLOGISATION DE LA SOCIETE

 

Le darwinisme social est une tendance intellectuelle née durant la seconde moitié du XIXe siècle dans une période où la bourgeoisie comme classe sociale et le capitalisme comme système économique cherchaient une idéologie susceptible de légitimer leur domination sociale, économique, politique et culturelle. Depuis l'effondrement de la théocratie qui était l'idéologie dominante des monarchies et des sociétés d'Ancien Régime, la voie était désormais fermée pour invoquer une source divine ou surnaturelle comme fondement d'un quelconque pouvoir terrestre. Il ne restait que l'homme ou la nature pour jeter les fondements d'une nouvelle hiérarchie sociale.

 

Pour trouver les soubassements de la nouvelle idéologie,, il fallait remonter à la fin du Moyen Âge en commençant par les concepts légués par la théologie naturelle et plus tard par la cosmologie galiléenne et newtonienne. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la nature végétale et animale était devenue objet de curiosité et un champ de recherches et d'investigations avec un premier travail de classification des êtres naturels en genres et en espèces donnant naissance à la science taxinomique. La science taxinomique a ensuite orienté les regards des naturalistes vers l'étude de l'histoire de la nature avec l'émergence d'une nouvelle discipline intellectuelle, l'histoire naturelle. De l'histoire naturelle surgit l'idée de l'évolution et du transformisme avec Buffon, Lamarck et Cuvier. Parallèlement, l'essor démographique attire l'attention des les économistes notamment avec Malthus qui avait soulevé le problème des rapports entre nourriture et population. C'est cette accumulation de théories et d'éléments empiriques empiriques dans les domaines de la nature et de l'homme qui a conduit à des approches et des interprétations organicistes des phénomène sociaux et au développement, sous la pression d'une classe sociale en manque d'idéologie et de moyens fiables intellectuellement de légitimation de sa domination sociale, politique et économique, d'une atmosphère intellectuelle imprégnée d'idées évolutionnistes. Rappelons que la théorie de l'évolution de Darwin était une théorie parmi d'autres et l'idée de l'homme descendait du singe n'était même pas de lui mais celle de Lamarck. Au risque de choquer certains esprits, la loi de l'évolution a été formulée non pas par Darwin lui-même mais par Herbert Spencer qui a influencé toutes les sciences humaines et notamment les futures sociologies évolutionnistes. Ce qui a fait la gloire de Darwin, c'est plutôt le concept de la sélection naturelle qui a été vite repris et propagé par une classe intellectuelle et une bourgeoisie qui commençaient à s'affoler à l'idée de leur submersion dans la masse en cours d'émergence sur la scène de l'histoire politique avec le suffrage universel.

 

La théorie de la sélection naturelle de Darwin peut être schématisée par le syllogisme suivant: thèse, la fécondité sexuelle des hommes est sans limite avec pour conséquence, un accroissement exponentiel de la population; antithèse, les ressources naturelles nécessaires pour la nourrir sont limitées; synthèse, une lutte féroce pour l’existence entre les individus. Au terme de cette lutte, ceux qui survivent, seront ceux qui sont les plus aptes biologiquement. Ce processus constitue un processus de sélection naturelle. Au cours des générations successives, cette sélection naturelle conduira à un changement graduel des populations, c'est-à-dire à un phénomène d'évolution et à la production d'une nouvelle espèce. Ce sont en fait la théorie de la sélection naturelle de Darwin qui a laissé ses traces indélébiles dans l'histoire intellectuelle et politique en inspirant des recherches ultérieures sur l'hérédité, l'organisme, la sélection, la variation, l'adaptation, la lutte pour la vie, les réflexes et les réactions inconditionnés etc.

 

Le cas du darwinisme est intéressant d'un autre point de vue, celui des conditions de circulation et de diffusion des produits de l'esprit. La théorie darwinienne de la sélection naturelle a connu un succès fulgurant en à peine une décennie et cette propagation rapide pose la question récurrente: pourquoi certaines productions intellectuelles et culturelles peuvent-elles devenir un best seller malgré le caractère hypothético-déductif de leur contenu et pourquoi d'autres tombent-elles dans les oubliettes de l'histoire en moisissant sur les rayons poussiéreux des bibliothèques sans jamais trouver de lecteurs? Il y a une explication à ce phénomène, c'est que les idées et les théories qui ont ue chance d'émerger un jour et même qui vont dominer toute une époque sont celles d'une classe dominante qui fixe d'emblée un cadre et détermine un paradigme à l'intérieur desquels doivent être posés certaines questions et certains problèmes pas d'autres appelant certaines solutions en excluant d'autres solutions qui peuvent aller à l'encontre de l'air du temps. Ceux qui seront tentés par un moyen ou par un autre de transgresser les limites du paradigme dominant seront neutralisés et placés hors d'état de nuire, marginalisés, subalternisés et qualifiés souvent de fous, de rétrogrades et de ringards. Le cas du darwinisme montre comment des constructions imaginaires dignes d'un roman d'évasion peuvent devenir une autorité scientifique mais aussi, ce qui est encore plus dangereux, comment elles peuvent devenir le paradigme dominant d'une époque et se transformer en une idéologie potentiellement totalitaire et criminogène dans le sens où le concept de la sélection naturelle de la théorie de Darwin a cessé d'être un ensemble d'hypothèses et de spéculations philosophiques sur la nature et l'homme pour devenir l'aiguillon idéologique des politiques économiques de presque tous les États de la planète qui prônent le retour à la loi de la jungle et qui mettent en place en place des politiques eugénistes d'épuration sociale, de nettoyage ethnique avec l'instrumentalisation de la question de l'immigration et en général d'élimination de la société de tout ce qui est faible et différent.

 

C'est pourquoi le vital et l'organique deviennent le paradigme dominant de notre temps et s'érigent désormais en modèle d'explications universel pour interpréter le fonctionnement de la société selon les principes de l'homéostasie biologique,de la thermorégulation de l'embryologie expérimentale de Claude Bernard et de la lutte de l'être illustrée par la célèbre définition de Bichat « la vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort ».

 

Désormais, tout est lutte, concurrence, compétition et guerre sociale et économique et si la théorie de la sélection naturelle de Darwin a triomphé, cela était dû au fait qu'une classe dominante économiquement était à la recherche de recettes idéologiques de type organiciste et non théologique pour mieux asseoir sa domination sociale et politique. Comme toute idéologie, la sélection naturelle et ses produits dérivés(darwinisme social, sociobiologie) visent d'abord à persuader l'opinion publique que les problèmes sociaux(pauvreté, délinquance, criminalité etc) ont leur source dans l'organisme humain et ensuite à faire participer les classes dominées de la société à la gestion de leur domination en leur enfonçant dans la tête l'idée selon laquelle si elles sont à la place qui est la leur actuellement, cela est prédéterminé par par l'inflexible loi de la biologie. Marshall Sahlins exprime la même idée quand il considère la stratégie sélective de la sociobiologie comme « l'appropriation des forces vitales d'autres organismes au profit de la reproduction de l'intéressé.»(critique de la sociobiologie,Ed Gallimard, 1980.p.133)

 

Fin de la première partie

 

FAOUZI ELMIR

 

mots-clés: libéralisme, darwinisme social,

 

 

 

 

 

Publié dans LIBERALISME

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