ETATS ET CAPITALISME

Publié le par ELMIR

 
ETATS ET CAPITALISME
 
Ce texte est un résumé d’un article à paraître dans le Bulletin de l’International. L’auteur cherche à montrer que les frontières et les populations des États actuels sont des créations artificielles générées par les impératifs du capitalisme et par sa logique de son développement à l’échelle planétaire.
 
This text is excerpt from an article which will published in the Bulletin de l’International. The autor would like to display that the current states are unnatural creations. Their bounderies and populations have been delineated by the imperatives of the capitalism and the logic of his development over the world.
 
« The United States of America have’nt friends ; They have only business » « Les Etats-Unis n’ont pas d’amis ; ils n’ont que des intérêts » Henry Kissinger
 
Quand on aborde la question de l’Etat, la première idée qui nous vient à l’esprit est celle relative aux conditions de son émergence sur la scène de l’histoire. On sait qu’avec l’expansion coloniale européenne commencée après la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb, des territoires ont été morcelés et remodelés pour faciliter le contrôle des populations locales et exploiter leurs richesses naturelles. Ce découpage purement arbitraire de l’espace a entraîné par voie de conséquence l’édification de frontières artificielles, la division et la séparation abusives de races et d’ethnies jadis unifiées, la destruction d’anciennes civilisations et la désorganisation des structures traditionnelles de pouvoirs et de gouvernement. C’est sur ce champ de runes créé par l’expansion coloniale que se sont élevés les Etats actuels.
 
FRONTIERES ARTIFICIELLES DES ETATS
 
L’ébauche des frontières des États actuels a commencé d’abord sur le continent européen. Contrairement aux idées reçues, les frontières des Etats-nations européens sont aussi artificielles que celles des États issus de la décolonisation et leurs populations avaient été formées progressivement au fur et à mesure de l’annexion et de la conquête de nouveaux territoires. L’action des monarchies absolues européennes se révéla déterminante en procédant à l’uniformisation linguistique et culturelle de la grande mosaïque ethnique dont l’Europe était composée, prélude à la formation des grands marchés nationaux. Sous cet angle, les frontières des États en Europe et plus tard en dehors de l’Europe sont des créations artificielles puisque que l’on assiste au même phénomène de « charcutage » de territoires pour servir les objectifs de développement du capitalisme. Le cas de l’Allemagne est assez éloquent pour montrer le rôle joué par le capitalisme dans l’unification de l’Etat prussien puisque les processus d’unification des principautés prussiennes se firent d’abord dans le cadre d’une union douanière, le Zollverein. Sur les processus qui ont conduit à la formation des frontières en Europe, nous n’allons pas plus loin. Ce qui nous intéresse dans le cadre de cet article, ce sont les conditions de formation des frontières des Etats en dehors de l’Europe.
 
A partir du milieu du XIXe siècle, c’est une nouvelle carte politique du monde qui commençait à se dessiner en Asie et Afrique et qui contenait en germe les configurations territoriales, politiques et démographiques des futurs Etats du Sud. À l’initiative du chancelier allemand Otto von Bismarck, les représentants des États-Unis et de treize États européens réunis à Berlin depuis novembre 1884, décidèrent le 26 février 1885 de partager entre eux le continent africain ou du moins ce qui restait comme terres non encore colonisées. La conférence de Berlin proclama la liberté de navigation sur les grands fleuves africains, le Niger et le Congo, l’annexion par la France, l’Allemagne, et le Portugal, de l’arrière-pays du littoral africain, l’octroi à la France des droits sur les vastes territoires de l’Afrique de l’Ouest, à l’Angleterre l’axe continu du Cap au Caire et à Léopold II, roi des Belges, l’exploitation d’un vaste territoire baptisé «  État indépendant du Congo ». En 1919, l’Afrique noire fut partagée entre six puissances coloniales: l’Afrique noire française, l’Afrique noire anglaise, l’Afrique belge, l’Afrique portugaise, l’Afrique noire italienne et l’Afrique noire espagnole. Les mandats B et C de la Société des Nations stipulent que les puissances coloniales, la Grande Bretagne, la France et la Belgique sont libres d’administrer les territoires qui leur sont confiés selon les lois en usage dans leurs propres colonies. Les autorités coloniales divisèrent alors les territoires qui étaient sous leur administration pour des raisons politiques et administratives visant d’abord l’efficacité dans la transmission des ordres des gouvernants et des différents échelons hiérarchiques de l’administration coloniale. Après l’indépendance, les pays africains conservèrent intactes les frontières coloniales et adoptèrent comme langue de communication et de gouvernement, la langue des colonisateurs: le français pour l’Ancienne Afrique française et belge, l’anglais pour l’Afrique noire anglaise, l’espagnol pour la Guinée équatoriale, le portugais pour la Guinée portugaise, l’italien pour l’Erythrée et la Somalie.
 
Il en fut de même pour la formation des frontières des Etats du Moyen Orient. Après avoir dépecé l’empire ottoman, les puissances coloniales commencèrent à se partager des zones d’influence au Moyen-Orient. Sans attendre la fin de la fin de la Première Guerre mondiale, des accords secrets appelés accords Sykes-Picot furent conclus le 16 mai 1916 prévoyant l(attribution à la France et à l’Angleterre qui utilisèrent le stratagème désormais bien connu « diviser pour régner », pour se partager l’espace situé entre la mer Noire, la mer Méditerranée, la mer Rouge et la mer Caspienne. En vertu des accords Sykes-Picot, les Français administreront une zone allant du littoral syrien jusqu’à l’Anatolie, les Anglais la province irakienne de Basra, riche en pétrole et une enclave palestinienne autour de Haifa et la Palestine sera internationalisée. Les futurs États arabes détachés de l’empire ottoman seront confiés aux Hachemites et partagés en deux zones d’influence, l’une au nord administrée par la France, l’autre au sud sous tutelle anglaise. Les accords Sykes-Picot prévoyait aussi la construction d’un chemin de fer britannique de Bagdad à Haifa. Du coup, le pétrole du Moyen-Orient était devenu un enjeu stratégique et pour la machine de guerre occidentale et pour le développement des industries et du commerce lointain des puissances européennes. Ce fut le balbutiement du premier âge de l’impérialisme tel qu’il a été analysée par Lénine qui assista à l’internationalisation du capital avec le projet français de chemin de fer transsibérien et le projet allemand de chemin de fer entre Berlin et Bagdad et à la mise progressive sous tutelle de l’Empire Ottoman par les banquiers des puissances occidentales. La formation des frontières des futurs Etats du Moyen Orient est directement liée à la découverte des premiers puits de l’or noir.
 
Le continent indien fournit un autre exemple de frontières artificielles d’Etats. En effet, la colonisation de l’immense espace que l’on appelle l’Inde s’étendant de l’Himalaya au cap Comorin et du Béloutchistan jusqu’à la Birmanie s’est soldée à l’indépendance en 1947, par la création de quatre États, l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh et la Birmanie.
 
MYTHE DE L’INDEPENDANCE DES ETATS
 
Ce n’est pas parce que les anciens colonisateurs ont été remplacés par une classe politique et un gouvernement indigènes qu’un pays et un peuple forment un État libre et indépendant politiquement, économiquement et culturellement. Ce n’est pas parce qu’un État est déclaré indépendant sur le papier et qu’il est admis comme membre de l’ONU selon la formule reconnue « un État, une vox », qu’il devient pour autant un État souverain et maître de son destin. Cette confusion réside dans l’assimilation abusive entre la reconnaissance juridique d’un État par l’ONU d’une part, et l’exercice de la souveraineté politique et économique qui suppose le libre choix dans et la maîtrise et la gestion des richesses et des ressources naturelles, d’autre part. Ce schéma simpliste est, à n’en pas douter, l’œuvre de théories juridiques qui transposent dans les relations internationales, le droit interne des contrats fondé sur l’égalité formelle des parties contractantes. L’idée de l’indépendance des États placés tous au pied d’égalité dans la vie internationale est une idée farfelue qui rappelle à bien des égards celle de l’égalité des parties dans le contrat du travail où le salarié est l’égal de son employeur. Ce qui est littéralement faux, car le salarié et son patron sont seulement égaux sur le papier, car le contrat de travail n’est pas là pour sceller une égalité entre deux parties égales mais pour compenser une inégalité de fait en protégeant la partie faible contre l’arbitraire de l’autre partie. La nécessité de codification des règles en matière du travail s’est imposée du fait des conditions inhumaines et humiliantes auxquelles étaient soumis les travailleurs.
 
N’allons cependant pas vite en besogne en tirant des conclusions hâtives en comparant le droit international et l’ONU au droit du travail. L’analogie n’est qu’apparente, car le droit du travail a été arraché de haute lutte par des mouvements sociaux et par des syndicats qui avaient réussi à édicter des règles contraignantes pour lutter contre l’arbitraire du pouvoir patronal alors que le droit international et l’ONU ont objectif de maintenir un statu quo et de sanctionner juridiquement des rapports de force inégaux imposés par des États colonialistes et impérialistes aux XIXe et XXe siècles et que les États issus de la colonisation n’ont pas pu ou tout simplement ils n’ont pas cherché à modifier, malgré leur nombre, dans le sens de leurs intérêts. Il faut être, soit un naïf soit un idiot pour croire que les relations internationales ont réellement changé depuis la création de l’ONU en 1945 et que les États qui ont accédé à l’indépendance sont devenus depuis indépendants du fait de leur adhésion à l’Organisation des Nations unies et leur reconnaissance juridique par les autres membres de la communauté internationale. L’histoire des relations internationales depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours montre, bien au contraire, qu’à chaque fois des Etats ou des peuples voulaient choisir un système politique, économique et social autre que celui dont ils étaient dépendants dans le passé, ils étaient vite rattrapés par les anciens et les nouveaux maîtres du monde et ils étaient aussitôt remis dans la jungle capitaliste.
 
L’histoire des relations internationales après la Seconde Guerre mondiale témoigne de cette dure loi de la géopolitique déterminée par les exigences du développement du capitalisme à l’échelle planétaire. Cette velléité d’indépendance à l’égard d’un système mondial de type colonial et impérialiste s’est manifestée au début du XXe siècle avec la Révolution russe d’octobre 1917 qui avait entraîné la dislocation de l’empire tsariste et la naissance de l’Union soviétique. Après la Seconde Guerre mondiale, l’émergence des pays socialistes d’Europe de l’Est fut un autre signal du rejet d’un ordre international fait pour et par quelques pays, cinq ou six au plus que l’on nomme aujourd’hui la communauté internationale.
 
La nouvelle génération de dirigeants des États issus de la décolonisation était, elle aussi, animée et par l’esprit et par la volonté de traduire dans les actes ce que le mot indépendance voulait dire. Parmi les hommes nouveaux qui émergent dans le sillage de la décolonisation, on peut citer Castro et Che Guevara en Amérique Latine, N’Krumah, Lumumba et Nasser en Afrique. Dans leur refus des règles iniques et inégalitaires imposées et codifiées en droit international par les puissances capitalistes, les jeunes États et les mouvements de libération nationale issus de la décolonisation ont décidé de s’unir dans le cadre du mouvement des non-alignés fondé à Bandoeng (Indonésie) le 18 avril 1955 et qui était animé alors par des personnalités telles que l’indien Nehru, le ghanéen N’Krumah, l’égyptien Gamal Abdel Nasser etc. Mais la loi de la jungle capitaliste ne tolérant pas le moindre écart par rapport aux normes qu’elle a elle-même établies et qu’elle veille à son application stricte, tous les États issus de la colonisation ont été recolonisés malgré leur rôle de figurants lors de la session annuelle de l’Assemblée Générale de l’ONU. La seule et unique liberté que les puissances capitalistes aient daigné concéder aux dirigeants et gouvernements des pays recolonisés est celle de l’usage de la force militaire pour maintenir intactes et les frontières et les structures économiques, sociales et politiques mises en place par les colonisateurs et pour réprimer dans le sang, si les circonstances l’exigent, toute velléité de changement. Et si la force militaire se révélait inefficace, les bases militaires des anciennes puissances coloniales stationnées en général soit sur les territoires de leurs anciennes colonies soit sur les territoires d’autres États croupion seraient là pour soutenir les régimes fantoches en place. En bons stratèges, les anciens maîtres des territoires décolonisés avaient tout prévu avant leur départ puisqu’ils avaient conclu des traités d’assistance et de coopération militaire qui leur donnent la liberté d’intervenir en cas de menaces sérieuses sur leurs intérêts.
 
D’ailleurs, les grandes puissances capitalistes ne cachent pas leurs intentions hégémoniques et expansionnistes au mépris de toutes les règles du droit international. Les USA ont depuis le début du XIXe siècle affirmé haut et fort leurs ambitions impérialistes à travers la doctrine Monroe du 2 décembre 1823 qui interdisait justement aux puissances européennes d’intervenir sur le continent américain. Cette doctrine Monroe a par la suite été modifiée dans un sens expansionniste par les deux doctrines de Théodore Roosevelt du Big Stick de 1901 et du Corollaire Roosevelt de 1904 donnant droit aux USA d’intervenir là où bon leur semble pour protéger leurs intérêts économiques. Mais ces deux doctrines Roosevelt ne sont que l’ébauche des grandes lignes de la future politique étrangère américaine et ses futures orientations impérialistes. En 1898, les USA entrèrent en guerre contre l’Espagne en la chassant de Cuba et de Porto Rico et en transformant les Philippines en colonie américaine. Roosevelt avait alors imposé à Cuba un traité accordant aux intérêts américains une place privilégiée.
 
Depuis la fin du XIXe siècle, cette politique expansionniste américaine n’a pas changé d’un iota et elle a été réaffirmée avec force et vigueur à maintes reprises après la Seconde Guerre mondiale avec la doctrine de l’encerclement du communisme de Truman, puis plus tard avec la théorie des dominos d’Eisenhower de 1954, la doctrine Dulles de 1954, la doctrine Eisenhower de 1957, la doctrine Kennedy de 1961, la doctrine Mac Namara de 1962, la doctrine Kirkpatrick de 1981(qui soutient les dictatures de droite contre le communisme), la doctrine Weinberger de 1984, la doctrine Powell de 1990, la doctrine Bush de la guerre juste de Bush en 2004. Cette politique impérialiste américaine a trouvé ses fondements théoriques dans le réalisme politique de Hans Morgenthau pour qui un homme politique ne doit aucunement s’embarrasser des considérations philosophiques, éthiques ou morales. La politique, qu’elle soit intérieure ou extérieure, est la mise en œuvre de moyens appropriés pour défendre les intérêts matériels des Etats et pour protéger leurs zones d’influence vitales.
 
CONCLUSION
 
Nous avons voulu remettre en cause un ensemble de clichés et de stéréotypes que charrie le concept d’Etat. Les frontières et les populations des États actuels ont été redessinées et réparties pour accompagner le développement du capitalisme à l’échelle mondiale. Après la conquête de chaque territoire, marchands et administrateurs coloniaux abolissaient les barrières matérielles, linguistiques, culturelles et juridiques qui entravaient l’émergence des marchés capitalistes en imposaient par la violence et la force, leurs propres lois, leurs langues et leurs cultures et en détruisant les structures économiques, sociales et politiques des sociétés indigènes. L’espace était divisé dans un seul et unique but, celui de contrôler les populations locales, de maintenir le statu quo frontalier et les divisions ethniques hérités de la période coloniale et d’empêcher par tous les moyens tout changement ou toute rupture du cordon ombilical avec la métropole impérialiste. De ce fait, on est très loin des schémas et des stéréotypes qui présentent l’Etat-nation comme un organisme naturel produit par l’évolution des sociétés humaines. On a plutôt tendance à penser que sans le capitalisme, il n’y aurait pas eu d’Etats. De la même manière, on peut difficilement concevoir le capitalisme sans États.
 
FAOUZI ELMIR
 
MOTS CLES : État, colonialisme, capitalisme, impérialisme.
 

Publié dans THEORIE POLITIQUE

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